Lecornu : gagner à l’usure
Entre concessions ciblées et astuces parlementaires, Le Premier ministre espère échapper à la censure en jouant la montre.
Tel Horace qui a traité ses ennemis Curiace les uns après les autres, Sébastien Lecornu séquence ses rapports avec les différentes forces politiques qui le cernent. Objectif : tenir le plus longtemps possible en discutant jusqu’à plus soif des mesures budgétaires susceptibles de satisfaire les uns et les autres. Sans exclure de déboucher sur une absence d’accord, l’essentiel étant d’éviter de tomber.
Il a d’abord fallu rattraper la droite, qui menaçait de ne pas monter à bord. Effarés par la tournure prise par les débats uniquement axés sur la meilleure manière de faire « payer aux riches » le déficit budgétaire sans évoquer des coupes dans les dépenses, les dirigeants de LR et du Medef ont dû être rassurés par des propos nets : le Premier ministre a donc commencé par refuser de mettre en cause la réforme des retraites et en place la taxe Zucman. Effet garanti.
Pour calmer ensuite la colère des socialistes, une série de propositions pour assurer une « meilleure justice fiscale et sociale » a vu le jour : baisse de la CSG pour les salariés, hausse de l’imposition des plus aisés. Pour faire bonne mesure côté retraites, un geste est prévu pour les pensions des femmes. Ces « bougés » de Lecornu ne suffiront sans doute pas à désamorcer la grogne, mais ils sont destinés à donner le mauvais rôle au PS s’il décide de voter la censure malgré des avancées sociales et fiscales.
Ils peuvent aussi permettre l’indulgence du RN, qui a déjà annoncé vouloir juger sur pièces la loi de Finances. Si les socialistes devaient baisser le pouce, les amis de Marine Le Pen ne se joindraient pas tout de suite à la curée. C’est la troisième étape du parcours cornélien du premier ministre. Pendant les discussions parlementaires, des « cadeaux » pourraient être faits à l’extrême-droite. Certains évoquent la possibilité d’une suppression de l’exécution provisoire qui prive pour l’instant la fille de Jean-Marie Le Pen d’une candidature à la présidentielle. Cela ou autre chose, l’idée est de faire passer au RN son envie de dissolution.
Si le sort du gouvernement n’est pas scellé d’entrée de jeu, Sébastien Lecornu imagine caboter pendant des semaines dans les eaux parlementaires. Pour éviter de donner prise à une censure, il prolongerait les discussions le plus longtemps possible sans mettre le couteau sous la gorge de qui que ce soit avec le 49.3. Si aucune censure « sèche » n’est déposée d’ici la fin des débats budgétaires, mais qu’aucun consensus ne se dégage, deux hypothèses se présentent, prévues à l’article 47 de la Constitution et dans la loi organique relative aux lois de Finances (LOLF).
Si – premier cas – le Budget n’est pas adopté dans les 70 jours prévus par la Loi fondamentale, « les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnances » du gouvernement. Si – second cas – la loi de finances est rejetée en fin de course (sans motion de censure), une loi spéciale est adoptée pour assurer la continuité de l’État. Dans les deux hypothèses, le gouvernement pourrait continuer de fonctionner jusqu’aux municipales. Exit, provisoirement, la dissolution.
On n’en est pas là. Mais Sébastien Lecornu va jouer de toutes les cordes à son arc, politiques et institutionnelles. Notre nouvel Horace parviendra-t-il ainsi à conjurer la convergence des luttes ? Cet as supposé de la négociation doit, avoue Jean-Louis Bourlanges, gagner au poker avec un 2 de trèfle dans sa main. Mais à ce jeu, rien n’est impossible…. Et le joueur l’a assuré lui-même : « On va y arriver… » Méthode Coué ou mission kamikaze ?



