Lecornu, la dernière chance
Le nouveau Premier ministre n’a guère plus d’une semaine pour présenter un budget qui éviterait la censure avec un effort qu’il estime aujourd’hui entre 35 et 38 milliards. Il lui faudra tout son talent de négociateur pour déminer les oppositions.
A peine Sébastien Lecornu vient-il d’être nommé que, de toute la gauche à l’extrême-droite, les critiques pleuvent : scandaleux qu’Emmanuel Macron ait choisi un clone, le plus proche de lui, avec qui il affectionne de faire du jet-ski. Alors que la colère gronde dans le pays et que les députés viennent de faire tomber le gouvernement Bayrou, le président de la République n’aurait, une fois de plus rien compris à ce que lui demandent les Français.
En réalité, Emmanuel Macron avait-il un autre choix ? Trop attaché à son bilan, il n’aurait pu nommer un des socialistes dont le projet de budget comportait 26,9 milliards de hausse des impôts, ce qui est contraire à sa philosophie. L’aurait-il voulu, l’arithmétique l’en aurait empêché : avec les Verts et les communistes, les socialistes ne disposent que de 120 députés à l’Assemblée nationale, pas de quoi trouver une majorité, d’autant que toute la droite a mené contre eux une campagne virulente, abondamment reprise dans son vaisseau amiral le Figaro. Les chances que la gauche à Matignon ne soit pas renversée étaient trop minces.
C’était pire à droite : l’expérience Barnier a prouvé qu’il est mission quasi-impossible pour un LR qui ne compte que 49 députés de dégager une majorité pour voter le budget. Restait le bloc central qui est aujourd’hui considéré à l’Élysée comme la seule chance d’éviter la chute annoncée d’Emmanuel Macron.
On pouvait dès lors disserter sur les qualités de Catherine Vautrin, Gérald Darmanin ou Yaël Braun-Pivet, Emmanuel Macron leur a préféré Sébastien Lecornu. Puisque c’est désormais le président qui est en première ligne, avec la demande de destitution que vient de déposer LFI, qui de mieux que ce proche entre les proches pour le protéger ?
Sébastien Lecornu, 39 ans, a bonne réputation. Il a des convictions de vieux gaulliste, et se situe plus à droite qu’Emmanuel Macron, autant que Laurent Wauquiez. Mais contrairement à eux, il excelle à comprendre les situations. Comme lorsqu’il se fait remarquer à 32 ans par le succès du premier grand débat qu’il organise dans son fief de l’Eure et qui désamorce la colère des gilets jaunes. Lecornu est un homme de terrain. Comme Jacques Chirac ou François Hollande, il sait se mettre les gens dans la poche avec une simplicité de contact et une mémoire d’éléphant qui lui fait se souvenir du prénom des enfants de chaque personne qu’il rencontre.
Il s’entend bien avec tout le monde, du communiste à la droite extrême. Ouvert politiquement, c’est un habile négociateur qui, ministre des Armées où il est apprécié, a été envoyé au Proche-Orient pour suppléer son collègue des Affaires étrangères dans des échanges compliqués. Il complète ce tableau par une grande expérience des collectivités territoriales, une compétence rare en macronie. Après avoir été conseiller parlementaire de Bruno Lemaire à 21 ans, maire de Vernon à 24 ans, président du département de l’Eure à 29 ans puis ministre des outre-mer. Ses réseaux sont puissants et sa parole mesurée, lui qui n’aime pas courir les plateaux de télévision.
Le Premier ministre de la dernière chance peut-il réussir ? Dans les coulisses, les contacts ont été pris. François Patriat, président des sénateurs du bloc central a lâché le morceau en direct sur LCI : l’effort de la copie budgétaire du gouvernement Lecornu se situerait entre 35 et 38 milliards d’euros, un peu plus haut qu’à mi-chemin entre les 44 milliards de François Bayrou et les 21,7 milliards des socialistes. Plus haut aussi que les 100 milliards sur quatre ans que réclame l’Europe à la France, soit une trajectoire de 25 milliards par an.
Pour éviter la dissolution, pourquoi prendre le risque d’avoir à trouver 10 milliards de plus que nécessaire ? Le projet socialiste contient trop de hausses d’impôts, balaie François Patriat qui concède cependant que le budget contiendra une taxation des plus riches, condition sine qua non posée par le PS pour éviter la censure.
Pour être adopté avant la fin de l’année, et laisser le temps aux parlementaires de travailler, le budget doit être présenté à l’Assemblée nationale dès le 17 septembre, le 1er octobre au plus tard. Il ne reste guère de temps à Sébastien Lecornu pour convaincre une majorité qui irait du PS à LR, de trouver un compromis susceptible d’éviter la censure et la crise de régime qui s’ensuivrait. Avant cela, il devra affronter toutes les revendications tant c’est dans ce « money time » que chaque parti politique cherche à pousser son avantage. Sous cet angle, la grogne du « Bloquons tout » donne à la gauche des armes supplémentaires.



