Lecornu : le défi de la productivité

par Gilles Bridier |  publié le 16/09/2025

Le Premier ministre devra enrayer la chute de la productivité tout en réduisant les aides aux entreprises. Avec la lutte contre la sur-optimisation fiscale, voilà qui peut braquer la gauche comme la droite et créer un cocktail explosif pour le futur gouvernement.

Illustration sur le monde du travail et des immeubles de bureaux occupés et éclaireés en soirée dans le quartier de la Bibliothèque Francois Miterrand. Paris. (Photo Amaury Cornu / Hans Lucas via AFP)

La productivité de la France s’effondre. Pourquoi ? Quelle que soit la pression qui s’exerce sur Sébastien Lecornu avec les manifestations qui se déploient à l’appel des syndicats, le gouvernement qu’il doit former ne pourra éluder la question. Et l’emploi sera au cœur du sujet. Sans quoi les productions françaises continueront de perdre des parts de marché – à l’international comme sur leur marché domestique – avec les conséquences induites sur l’ensemble du modèle économique, y compris la protection sociale.

La Banque de France soulignait déjà l’an dernier que « depuis 2019, la productivité du travail en France a baissé de 8,5 % par rapport à sa tendance pré‑Covid ». S’appuyant sur une enquête de l’OCDE, le Conseil national de la productivité a enfoncé le clou en avril dernier. Alors que le taux de croissance de la productivité en France évoluait dans le peloton des pays industrialisés jusqu’en 2019, sa progression annuelle moyenne s’est effondrée entre 2019 et 2023, devenant négative et bonne dernière des onze membres du panel.

Cette dégringolade de la productivité en France relève d’un paradoxe. Malgré la pandémie et l’inflation sur la période considérée, « les créations d’emplois ont été plus dynamiques que le PIB », souligne la Banque de France. Alors que la crise aurait dû conduire à une baisse de quelque 270.000 postes, l’emploi salarié « a au contraire progressé de près de 800.000 postes » en trois ans, relève une étude de l’OFCE pour Sciences Po. Et le taux de chômage a baissé de 8,8% début 2019 à 7,1% en 2023. D’où vient donc ce paradoxe ?

L’une des explications tient aux aides publiques et au multiples exonérations de charges dont profitent les entreprises. Elles ont pu les inciter à faire « de la rétention de main d’œuvre », commente l’OFCE, les incitant dans le même temps à reporter la recherche de gains de productivité. Le Sénat, pourtant bienveillant avec le patronat, a chiffré à 211 milliards d’euros le montant des aides publiques aux entreprises pour la seule année 2023. C’est un « pognon de dingue » qui se déverse sur elles et rend obscène la rigidité du Medef, à l’origine de l’échec du conclave sur les retraites. Mais ces aides, dont le Medef lui-même ne saurait dresser la liste tant elle est longue, peuvent se transformer en piège si elles détournent les entreprises des impératifs de compétitivité sur un marché concurrentiel. C’est la situation à laquelle est confrontée l’économie du pays aujourd’hui.

Comment enrayer ce dérapage, alors même que les entreprises doivent s’adapter à la sortie du « quoi qu’il en coûte » ? Un défi de taille pour le futur gouvernement qui devra inverser cette tendance mortifère. Le nombre des faillites, qui était tombé à un plancher historique pendant la crise du fait de la perfusion des entreprises à la finance publique, aura été en 2024 supérieur de 28% à celui de 2019, selon BPCE. Après les sommets atteints début 2025, la tendance s’est heureusement stabilisée en juillet à un niveau toutefois plus élevé (67.400 défaillances sur douze mois) que sa moyenne pré-pandémique, analyse la Banque de France. Quant au chômage, il est en hausse à 7,5%.

Les maux qui affectent la productivité sont connus. On note toujours un manque d’investissement des entreprises dans l’adaptation au numérique. Globalement, le problème ne provient pas de la valeur ajoutée par actif occupé, mais du nombre d’heures travaillées par actif, plus bas en France que dans les autres pays selon l’OCDE. Le taux d’emploi des seniors et des jeunes est aussi plus faible. François Bayrou a voulu s’attaquer au problème par le mauvais bout. Sébastien Lecornu sait au moins ce qu’il devra éviter. Il a commencé par retirer la suppression impopulaire de deux jours fériés. Deux défis se présentent à lui : cette restauration de la productivité pour redresser l’activité, et la réforme de la fiscalité sur les grandes fortunes pour que tout le monde participe à l’assainissement du budget. Deux dossiers qui peuvent devenir explosifs s’ils se télescopent.

Gilles Bridier