Lecornu : stratégie biscornue
Le Premier ministre s’appuie sur le bloc central et Les Républicains, renvoyant au Parlement le pouvoir de décider du texte final de son budget. Stratégie subtile et risquée qui ignore les revendications du PS et amadoue le RN, en ouvrant la possibilité d’abolir l’exécution provisoire.
« Sébastien Lecornu a choisi de tomber à droite ». Après dix-huit jours de débats et de supputations sur la meilleure façon de taxer les riches afin d’obtenir la non-censure du Parti socialiste, ce commentaire de l’un de ses proches laisse pantois. Qu’importe si elle finit par avoir sa tête, le Premier ministre assume de se fâcher avec la gauche.
Après deux semaines de réflexion, il pose les jalons de sa philosophie : ses convictions sont à droite et il ne tend pas la main au Parti socialiste mais aux Républicains. S’il dit trois fois non, à la taxe Zucman, à l’ISF et à la suspension de la réforme des retraites, il dit oui à la réduction des dépenses publiques, à la diminution du train de vie de l’État, et à des moyens accrus consacrés aux retraités. En bref, non à la gauche et oui à la droite. En clair, il reste dans ses pénates.
Kamikaze le Premier ministre ? Depuis dix-huit jours qu’il a été nommé, on nous serinait qu’il était contraint d’embarquer avec lui le Parti socialiste sous peine d’être censuré sur son budget, puis de provoquer une dissolution de l’Assemblée nationale avant l’éventuelle destitution d’Emmanuel Macron suivie d’une présidentielle anticipée.
Et voilà qu’il assume tout bonnement de ne suivre en rien les conditions que lui a posées la gauche pour éviter ce scénario catastrophe. Tout juste concède-t-il qu’« il y a une demande politique et sociétale de plus de justice fiscale ». Mais il fixe immédiatement les limites du débat : on ne touchera ni aux entreprises ni à l’outil de travail, et on évitera la fuite des capitaux. Du Macron dans le texte, qui siffle la fin de la récré et déroule le tapis rouge au Medef qui menaçait sans rire de manifester le 13 octobre si on continuait à l’embêter.
Le Medef peut se rassurer, la gauche n’imposera pas sa loi. Comme pour Bayrou et Barnier, le socle de Sébastien Lecornu sera celui d’une alliance entre le bloc central et Les Républicains, sa famille d’origine. Pour construire son budget, Lecornu repart d’une page blanche : ce sera au Parlement de s’accorder, texte par texte, amendement par amendement, sur la copie finale. A présent que les lignes de fond ont été clarifiées, il est l’heure de négocier.
Négocier, mais quoi ? Rares sont aujourd’hui ceux qui peuvent répondre à la question. Il faut lire attentivement son interview dans le Parisien pour trouver quelques pistes. Non pas augmenter les impôts globalement mais plutôt modifier leur répartition, en vue d’une meilleure justice fiscale : « je ferai une proposition de budget dans laquelle certains impôts augmenteront, mais d’autres diminueront », promet-il.
A-t-il pour cela la moindre marge de manœuvre ? Échaudés et convaincus qu’on les mène comme toujours en bateau, les socialistes lui claquent la porte au nez dans un communiqué cinglant où ils s’indignent que le Premier ministre balaye toutes leurs propositions. Pis, ils l’accusent de flirter avec l’extrême-droite lorsqu’il propose de revoir certaines dispositions de l’AME et qu’il évoque la possibilité de modifier au Parlement la loi qui prévoit l’exécution provisoire, au coeur du débat sur la prochaine peine de prison de Nicolas Sarkozy.
De ce charivari, que retenir ? Là où le Parti socialiste ferme la porte, Olivier Faure la laisse entr’ouverte puisqu’il rencontrera une dernière fois la semaine prochaine le Premier ministre avant de prendre une décision, étant entendu que : « sans changement majeur d’orientation, nous censurerons ce gouvernement ».
A mesure que le PS hausse le ton, le RN l’adoucit. Là où Marine Le Pen réclamait à cor et à cri la dissolution, le porte-parole du parti temporise en s’accordant « quelques jours ou quelques semaines » avant de censurer ou non le gouvernement, le temps de connaître les décisions.
Sébastien Lecornu semble naviguer à vue, et la tentation de la dissolution reste forte. A moins que le Premier ministre ne sorte de son chapeau et ne fasse voter par les députés une vraie mesure de taxation des plus riches. Après tout, le Modem l’avait obtenue par amendement avec le soutien de la gauche au temps du gouvernement Barnier qui ne l’avait finalement pas retenue. A moins que Marine Le Pen ne se convainque qu’elle obtiendrait plus rapidement l’abolition de l’exécution provisoire en négociant un accord avec le gouvernement actuel qu’en provoquant de nouvelles élections ? Un écheveau embrouillé dont les fils menacent, à chaque étape, de faire tomber ce Premier ministre à l’habileté contournée.



