Leïla Shahid : une voix de la paix s’éteint

par Boris Enet |  publié le 21/02/2026

L’infatigable militante de la cause palestinienne s’en est allée, mettant fin à ses jours mercredi 18 février à Lussan, dans le Gard, à l’âge de 76 ans. Son départ marque la fin d’une époque où les espoirs l’emportaient temporairement sur la barbarie au Proche-Orient.

Leila Shahid, ancienne représentante de la Palestine en France, est décédée, a annoncé sa sœur Zeina à l'AFP le 18 février 2026. (PHOTO 6 novembre 2010 STEPHAN AGOSTINI / AFP)

Plusieurs générations se souviendront de son charisme, de son charme et de sa voix rocailleuse. Représentante de la Palestine en France et auprès de l’Union européenne, elle fut la figure incarnant l’autodétermination des Palestiniens, la solution à deux États et le dialogue fécond entre deux cultures condamnées à s’entendre. Cultivée, dotée d’un sens tactique aigu au sommet de sa carrière diplomatique et politique, elle a incarné le meilleur de la tradition intellectuelle arabe, nouant des liens avec la gauche israélienne pour devenir l’une des porte-voix des accords d’Oslo à l’international.

Des racines beyrouthines et un engagement précoce

Née à Beyrouth en 1949, quelques mois après la Nakba et l’exil contraint de plus d’un demi-million de Palestiniens, elle évolue dans les milieux de la diaspora issue d’une petite bourgeoisie éduquée et politisée. Polyglotte, étudiante en anthropologie à l’Université américaine de Beyrouth — alors capitale régionale cosmopolite avant d’être défigurée par la guerre et la radicalisation religieuse —, elle milite dès l’âge de 18 ans. Femme de gauche et laïque, elle bénéficie de la confiance du Raïs pour représenter l’OLP à l’étranger à partir de 1989, dans une période charnière, au lendemain de la première intifada, lorsque l’organisation abandonne sa charte fondatrice pour s’engager vers la paix et la reconnaissance de l’État hébreu.

Tout semble alors possible dans cette décennie 1990, au cours de laquelle les murs s’effondrent les uns après les autres. De Berlin à Johannesburg, jusqu’à Dublin, la paix paraît à portée de main et elle déploie toute sa diplomatie humaniste pour bâtir des ponts dans le sillage d’Oslo. Déléguée générale de l’Autorité palestinienne en France de 1994 à 2005, elle noue des liens particulièrement forts avec l’ensemble des courants de la gauche française, comme en témoigne l’hommage unanime qui lui est rendu depuis plusieurs jours. Elle s’appuie également sur l’organisation multilatérale de référence aujourd’hui fragilisée par les nationalismes et la galaxie trumpiste : l’ONU.

Une génération confrontée à l’échec de la paix

Clairvoyante, elle perçoit très tôt les conséquences politiques de l’assassinat de Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv. La paix perd alors son premier artisan, avant que les droites israéliennes conjuguées aux islamistes ne viennent à bout du second, Yasser Arafat, en 2004. Emporté par un cancer, il était politiquement affaibli depuis plus de trois ans. Fragilisée par la poussée du Hamas, comme l’ensemble de la vieille garde historique de l’OLP, elle assiste à la multiplication des tragédies frappant son peuple, comme aux attentats sanglants perpétrés contre des civils israéliens.

Retirée de la première ligne, elle ne se permettra jamais de critiquer frontalement la bureaucratie omnipotente d’un système dont elle était issue, conditionnant l’avènement d’élections multipartites libres et la fin de la corruption au respect des droits humains et à l’instauration d’une solution politique à deux États. En cela, elle était à l’image d’une génération caractéristique de la gauche arabe pour laquelle la démocratie demeurait seconde au regard des combats de libération. Mais elle incarnait aussi, avec force, une digue que l’on aurait voulu voir résister plus longtemps, maintenant à distance l’internationale du crime islamiste, dont la seule traduction politique fut l’affaiblissement de la cause palestinienne, tant dans le monde arabe que dans les mobilisations de masse en Occident.

À la fin de son existence, cette ardente militante de la paix ne cachait pas son désespoir face aux regards détournés du monde, incapable de voir la mort — toujours la mort — qui frappe les peuples de la région. Horrifiée par les crimes barbares du Hamas perpétrés le 7 octobre 2023, elle percevait précocement les projets poursuivis par l’extrême droite israélienne en Cisjordanie. Elle emporte avec elle la rectitude et la constance d’un combat pour le droit international et pour la paix, laissant davantage orphelins celles et ceux qui se désespèrent de voir un jour un Proche-Orient apaisé, tourné vers la coopération, l’éducation, la culture et le développement, dans une perspective laïque.

Boris Enet