Les années Epstein

par Pierre Benoit |  publié le 15/02/2026

L’affaire n’est pas seulement l’œuvre de deux prédateurs sexuels particulièrement retors et puissants. Elle reflète aussi les errements d’une époque pré-#MeToo, entre hubris de l’argent et domination des femmes.

Cette image, non datée et obtenue le 8 décembre 2021 auprès du tribunal de district des États-Unis, montre la mondaine franco-britannique Ghislaine Maxwell et le financier américain Jeffrey Epstein. (PHOTO HANDOUT / US DISTRICT COURT FOR THE SOUTHERN DISTRICT OF NEW YORK / AFP)

Loin des élucubrations des complotistes de tous poils, les historiens n’auront pas de mal à identifier la période où se déroule l’affaire Epstein, précisément entre 1980 et le 10 août 2019, jour où Epstein est retrouvé mort dans sa cellule. Ce laps de temps condense une série de marqueurs économiques et sociaux de première importance, comme la « mondialisation heureuse », la financiarisation de l’économie avec son corollaire : l’important développement des actifs financiers, comme en témoigne la progression continue du Dow Jones après un repli en mars 2000 dû à l’explosion de la bulle spéculative liée à Internet. Époque de spéculation, de profits faciles, propre à libérer l’hubris des grands gagnants de la mondialisation, jusqu’à franchir toutes les limites.

Une déclassification massive aux effets durables

La publication, le 30 janvier, d’un nouveau lot de documents dans l’affaire Epstein va alimenter pendant des années les récits complotistes. La déclassification de 3,5 millions d’éléments, 2 000 vidéos et plus de 180 000 images est en effet une aubaine pour les esprits tordus de tous calibres. Ceux qui voient partout des manipulations, des informations biaisées, de l’argent sale, des trafics d’êtres humains, ceux qui vont pointer du doigt ici un service secret, là un « kompromat » à la russe, sans parler des antisémites qui ne manqueront pas de se faufiler en faisant semblant d’éplucher les mails.

La lessiveuse tourne déjà à plein régime. Une publication massive, des personnages accolés à des faits sur simple apparition en photos, parfois des noms exposés en pâture ou, dans l’autre sens, des complices cachés. Rappelons que c’est le Congrès américain qui a voté la déclassification des documents. Mais il apparaît déjà que le département de la Justice n’a pas tout donné concernant les abus physiques ou la disparition de certaines victimes. Autrement dit, les documents n’auraient pas totalement été livrés en vrac, de quoi alimenter encore davantage la centrifugeuse complotiste.

Les historiens vont avoir du pain sur la planche pour mettre de l’ordre dans ce gigantesque bazar. Il faudra bien restituer un récit cohérent, dûment recoupé par un maillage d’autres documents, d’autres témoignages. À l’évidence, des années seront nécessaires pour y parvenir : on est ici dans le temps long de l’histoire.

Une galaxie d’influence et de prédation

Si le poison lent du complotisme va continuer à faire ses ravages, il est possible dès aujourd’hui de renverser la perspective de cet événement hors norme. Imaginons que les chercheurs de la NASA viennent de mettre en route un nouveau télescope d’une puissance jamais égalée dans les recherches sur l’univers. Très vite, leurs expériences débouchent sur la découverte d’une nouvelle galaxie située à plusieurs années-lumière de notre vieux système solaire. La communauté scientifique décide de la baptiser « galaxie Epstein ».

Dès les premiers moments de leurs recherches, l’équipe de la NASA met en évidence des points communs entre tous les satellites de leur trouvaille. Les propriétés qu’ils partagent se recoupent autour de trois axes : des capacités d’influence et d’attraction les unes par rapport aux autres, des moyens financiers, des pratiques sexuelles prédatrices. Enfin, la NASA découvre que les échanges entre toutes les planètes ou exoplanètes ont été enregistrés pendant des années avec tous les personnages appartenant à cette galaxie.

Jeffrey Epstein, ce gamin de Brooklyn devenu prof de maths dans un collège de quartier où il draguait ouvertement ses élèves mineures, débute en 1980 une carrière de trader à la banque Bear Stearns. Il fonde en 1982 sa première entreprise de gestion financière sous une fausse identité, se faisant passer pour un Autrichien né en 1954. En septembre 2002, on voit l’ancien président Bill Clinton faire une tournée pour soutenir la lutte contre le sida en Afrique grâce au jet privé d’Epstein. Première inculpation en 2006 : il est coincé par la police de Palm Beach pour relations illégales avec des mineures.

Avant #MeToo, une culture d’impunité

Suivre la trajectoire de cette vie, c’est dire ce qu’a été cette époque. Ce qui apparaîtra comme un gigantesque bottin mondain numérique est celui d’une fraction de la jet-set d’aujourd’hui. C’est la première fois que la source première, comme disent les historiens, se trouve être d’un seul tenant : une matière numérique de cette nature. Mais une matière à sens unique, précisons-le, car Epstein a rémunéré pendant toutes ces années le service d’un secrétariat pour gérer ses mails.

Cette époque est celle d’avant #MeToo, qui surgit avec l’affaire Harvey Weinstein en octobre 2017 avant de s’étendre, prenant la forme d’un véritable soulèvement international contre les violences sexuelles faites aux femmes. Celle aussi d’avant Gisèle Pelicot, qui nous ébranle par sa résilience et la force de sa joie de vivre. Malgré tout.

Pierre Benoit