Les Balkans, laboratoire du pire

par Bernard Attali |  publié le 30/12/2025

Par-delà leur image de périphérie instable, les Balkans et l’Europe centrale redeviennent un foyer de crise politique. La contagion de l’illibéralisme dans cette région n’est pas seulement une dérive locale : elle constitue une menace systémique pour l’Union européenne.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban participe au sommet UE-Balkans occidentaux à Bruxelles, Belgique, le 17 décembre 2025. (Photo de Dursun Aydemir / Anadolu via AFP)

Depuis plus d’une décennie, une partie croissante de l’Europe centrale et des Balkans s’éloigne des standards démocratiques libéraux. Les élections s’y tiennent toujours, mais l’État de droit, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse et le pluralisme politique y sont progressivement vidés de leur substance. Ce glissement n’est ni marginal ni transitoire. Il concerne à la fois des États membres de l’Union européenne et des pays candidats, et s’inscrit dans un environnement international marqué par le retour en force des régimes autoritaires.

Exceptions isolées ? Non : un arc illibéral se dessine désormais de la Baltique à l’Adriatique. Partout, les mêmes ressorts sont mobilisés : nationalisme politique, concentration du pouvoir exécutif, repli religieux, instrumentalisation identitaire, défiance envers les normes européennes et affaiblissement de l’État de droit. Les Balkans, longtemps perçus comme une zone tampon instable mais contenue, apparaissent aujourd’hui comme l’un des principaux vecteurs de diffusion des idées illibérales au cœur du continent.

De Budapest à Belgrade, la normalisation de l’illibéralisme

La Hongrie de Viktor Orbán demeure le laboratoire assumé de ces idées. Contrôle accru des médias, mise au pas de la justice, pressions sur les universités et les ONG : le pays a transformé en système ce qui n’était au départ qu’un discours. À l’approche des élections de 2026, Budapest renforce une posture souverainiste agressive, utilisant son droit de veto comme instrument de chantage politique au sein de l’UE. La Hongrie n’est plus un partenaire récalcitrant ; elle est devenue un acteur de blocage stratégique.

La Pologne offre un tableau plus contrasté. L’alternance politique a permis un rééquilibrage pro-européen après les années PiS, mais les dégâts institutionnels demeurent profonds. La polarisation sociale et la fragilité de l’État de droit rappellent combien l’illibéralisme laisse des traces durables, même lorsqu’il recule provisoirement.

Plus au sud, la Slovaquie et la Tchéquie connaissent une montée du populisme souverainiste et technocratique, accompagnée d’un scepticisme croissant vis-à-vis de l’Union européenne, de la politique climatique ou du soutien à l’Ukraine.
Dans les Balkans occidentaux, la Serbie incarne une forme d’autoritarisme électoral de plus en plus assumée. Les médias sont sous influence, l’opposition marginalisée. Candidate officielle à l’UE, Belgrade entretient des liens étroits avec Moscou et Pékin, affaiblissant la crédibilité du projet européen dans la région. Enfin, la Bosnie-Herzégovine, paralysée par ses structures institutionnelles et les nationalismes ethniques, reste un terrain propice aux influences extérieures et à l’instabilité chronique.

Le risque de contagion au cœur de l’Union

Ce basculement ne menace pas seulement les pays concernés. Il fragilise directement l’ensemble de l’Union européenne. L’illibéralisme n’est plus une force extérieure : il siège désormais au Conseil européen. Le droit de veto, conçu comme une garantie de souveraineté, se transforme en outil de paralysie collective, entravant la politique étrangère, la sécurité commune et parfois même le fonctionnement du marché intérieur.

Cette situation ouvre une brèche géopolitique majeure. La Russie et la Chine exploitent méthodiquement les divisions internes de l’UE, utilisant chaque recul de l’État de droit comme un point d’appui stratégique. Plus insidieusement encore, l’absence de sanctions efficaces banalise l’idée qu’une démocratie peut s’affranchir durablement de ses principes fondateurs. Ce précédent nourrit les forces populistes en Europe occidentale, où les discours contestant l’indépendance de la justice ou la primauté du droit européen gagnent du terrain.

Le rappel historique : quand l’Europe bascule depuis ses marges

Ce moment politique ne peut être analysé sans un rappel historique. Les deux grandes guerres mondiales ont pris naissance, directement ou indirectement, dans cette région du continent. La Première Guerre mondiale a éclaté à Sarajevo en 1914, dans un espace saturé de nationalismes rivaux, d’empires concurrents et d’États fragiles. Un conflit local, mal contenu, a alors embrasé l’Europe et le monde. La Seconde Guerre mondiale a trouvé ses racines dans l’effondrement des démocraties en Europe centrale, la normalisation progressive de l’autoritarisme et la remise en cause du droit international.

L’histoire européenne enseigne une constante : les catastrophes ne surgissent pas brutalement. Elles s’installent lentement, par une accumulation de renoncements, de compromis toxiques et d’aveuglements — souvent dans les périphéries orientales du continent, avant de gagner son cœur. Il faut relire Le Monde d’Hier de Stephen Zweig ou L’Occident kidnappé de Milan Kundera : l’Europe centrale et balkanique n’est pas seulement une périphérie instable, elle est le baromètre historique de l’Europe. Lorsque cette région se détourne de l’État de droit, c’est l’ensemble de l’Europe qui est en danger.

Bernard Attali

Editorialiste