Les bronzés à Pékin

par Bernard Attali |  publié le 29/07/2025

Avec la mise à l’écart du président du Club Med Henri Giscard d’Estaing par son actionnaire chinois Fosun, un constat s’impose : la France a laissé tomber un de ses symboles, en douce, sans réagir [1] . Elle a regardé ailleurs.

France, Paris, février 2024, une boutique de voyage Club Med ferme, fermeture définitive. (Photo Magali Cohen / Hans Lucas via AFP)

Ce silence, cette indifférence, disent tout de notre souveraineté économique : un slogan, rien de plus. Le Club Med, c’est une image de la France heureuse, souriante, ouverte, hédoniste. Cette image, désormais, appartient à d’autres. Et nous l’avons laissé partir.

Une entreprise à part.

Car le Club Méditerranée n’est pas une entreprise comme les autres. Fondé dans l’après-guerre, il a incarné la démocratisation des vacances, la légèreté méditerranéenne, le génie français de la convivialité et même une certaine libéralisation des mœurs. Pendant des décennies, il fut un des rares acteurs français du tourisme à rayonner dans le monde, bien avant l’essor du luxe ou des start-up de la French Tech.

Il a été copié, parfois moqué, mais jamais égalé. Pour avoir autrefois travaillé aux cotés de Gilbert Trigano, son génial co-fondateur, je témoigne : le Club était alors, à sa manière, une partie du patrimoine français [2].

Aujourd’hui, cette marque iconique, avec ses villages dans des lieux sublimes, ses GO, sa formule « tout compris », son imaginaire, est à 93 % détenue par le conglomérat chinois Fosun. Départ express, destination Pékin, où son siège social sera sans doute délocalisé. Le management français est évincé. Et personne – ni l’État, ni les institutions, ni les grandes banques – ne s’en émeut. Il n’y a eu ni sursaut politique, ni réaction financière, ni indignation publique. Juste un soupir de résignation.

Parlons des responsables.

Les politiques, d’abord. Ceux qui parlent à longueur d’interviews de souveraineté, de relocalisation, de patriotisme économique, et qui n’ont pas levé le petit doigt pour empêcher la prise de contrôle. Où était Bercy au moment de l’OPA ? Où étaient les dispositifs protecteurs ? L’État a su bloquer en quelques jours la tentative de rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard en 2021, au nom de la “souveraineté alimentaire”. Et là ? Rien. Les chefs de village sont fatigués. Le Club Med ne fournit peut-être pas d’épicerie mais il incarne quelque chose de précieux : un pan de notre imaginaire collectif. Et un véhicule de « soft power » connu sur la planète entière.

Les financiers, ensuite. Où étaient nos grands investisseurs institutionnels ? Pourquoi la Caisse des dépôts -autrefois actionnaire-, n’a-t-elle pas jugé utile d’intervenir dans une entreprise rentable, mondialement connue, stratégique pour notre attractivité touristique ? Le Club Med, c’est 2 milliards de chiffre d’affaires, 1,5 millions de clients, la première entreprise touristique en France, une marque archi-connue, une capacité unique à valoriser l’art de vivre à la française. Pas un actif technologique de pointe, certes, mais une vitrine.

Le management, enfin. Malgré son engagement sincère il a accompagné le hold-up. C’est lui qui est allé chercher Fosun en 2010 et qui a sorti l’entreprise de la Bourse en 2015. C’est lui qui a longtemps vanté la « vision à long terme » de Fosun. À croire qu’il a intériorisé la fameuse réplique des bronzés : « sur un malentendu ça peut marcher… » Et quand le piège s’est refermé, il a dû prendre la porte. Pas fier.

Une souveraineté à géométrie variable

La vérité, c’est que la souveraineté économique française est devenue une variable d’ajustement. On la brandit quand il s’agit d’une industrie lourde, d’un sous-traitant stratégique, ou d’une entreprise fortement défendue par ses syndicats. Mais lorsqu’il s’agit d’une marque culturelle, d’une entreprise de services, on détourne le regard. Il ne faut pas « faire peur aux investisseurs étrangers », dit-on. Mais il ne faudrait pas non plus se réveiller trop tard, une fois que les fleurons ont été dilués dans des stratégies mondiales qui ne parlent ni notre langue, ni notre culture, ni nos intérêts.

L’indifférence avec laquelle cette entreprise a été livrée au bon vouloir d’un groupe dont les liens avec les autorités de Pékin sont documentés en dit long. Fosun n’est pas un investisseur passif. C’est un conglomérat sous contrôle du PC chinois. Le tourisme mondial est un champ de bataille géopolitique autant qu’économique. Or la France a capitulé sans même négocier. Pas un veto. Pas un cri. Business France, on vous dit !

Le cas Club Med doit nous réveiller. Il faut élargir notre conception de la souveraineté. Elle ne concerne pas seulement la défense, le numérique ou l’alimentation. Elle concerne aussi le capital immatériel : les marques, les récits, les expériences, les imaginaires. Si demain Air France ou Decathlon étaient rachetés par le Qatar, dirait-on encore que « cela n’a pas d’importance » ?

Notre passivité est un abandon. Et l’abandon, dans l’histoire économique, ne se paie pas nécessairement tout de suite. Mais il se paie toujours.

[1] Les Échos du 21 juillet 2025

[2] Je fus directeur financier du Club à partir de 1979

Bernard Attali

Editorialiste