Les États-Unis sous Trump : Un Dieu, Un Maître

par Sébastien Lévi |  publié le 10/07/2025

En niant les catastrophes ou en les imputant à la volonté de Dieu, l’administration républicaine s’exonère de toute responsabilité. Une esquive rendue possible par l’influence de la religion sur la vie américaine.

Une personne prie au bord de la rivière Guadalupe, tenant une grande croix en bois, le 8 juillet 2025 à Ingram, au Texas. De fortes pluies ont provoqué des inondations le long de la rivière Guadalupe, dans le centre du Texas, et plusieurs décès ont été signalés. (Photo Jim Vondruska / Getty Images via AFP)

Plus de 100 personnes sont mortes dans des inondations d’une rare violence au Texas, près d’un camp de vacances chrétien pour jeunes filles. Parmi les 100 personnes, près de 30 sont des adolescents de 15 ans, ajoutant encore à l’horreur du bilan, et il reste encore plus de 160 disparus.

Il est trop tôt pour pointer les responsabilités exactes de ce drame mais celui s’inscrit dans une série d’événements climatiques aux Etats-Unis toujours plus extrêmes, entre ouragans ravageurs, incendies dévastateurs et inondations majeures, mais cette catastrophe s’inscrit dans un contexte idéologique et politique tout à fait significatif.

Si le dérèglement climatique est communément admis en Europe, les États-Unis, pays historiquement moins sensible à la cause de l’environnement, sont aujourd’hui dirigés par un gouvernement ouvertement climatosceptique avec un président qui moque les éoliennes et encourage à « forer, forer, forer » (« drill, drill, drill). Comme pour toute catastrophe naturelle, l’Agence Fédérale de gestion des situations d’urgence, la FEMA, a été mise à contribution, bien que menacée de fermeture par le gouvernement américain. Quant au service météorologique, chargé de prévoir les catastrophes et de prévenir les populations, il a été profondément touché par les coupes budgétaires imposées par Musk et il est possible que ces coupes aient pu affecter son efficacité en amont de cette catastrophe.

En d’autres termes, cette catastrophe climatique a lieu dans un pays dont le gouvernement actuel remet en cause la réalité même du changement climatique, la science en général et météorologique en particulier, et l’organisation fédérale susceptible amenée à secourir des populations affectées par ces catastrophes.

L’ironie tragique de la situation s’inscrit dans une réalité plus large d’un gouvernement qui illustre à merveille la phrase de Bossuet “Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes”, en constatant et déplorant les catastrophes qu’ils ont encouragées par leur propre incurie.

Autres exemples : dans cette volonté de ne pas s’attaquer aux causes des problèmes, les tueries de masse qui émaillent la vie américaine sont ainsi des événements tragiques qu’il ne faut pas « politiser » et ne surtout pas relier aux 400 millions d’armes à feu en circulation, et si l’espérance de vie stagne voire diminue légèrement aux Etats-Unis depuis 2018, cas unique dans les pays de l’OCDE, cela n’a rien à voir avec un système de sante défaillant et couteux qui dissuade beaucoup d’Américains de recourir à la médecine préventive et les empêche souvent de se soigner.

Demain, il est probable que l’orientation anti-vaccination de cette administration conduise à une hausse de la mortalité infantile et que le rapport de cause à effet soit nié, et lorsque l’économie connaîtra un ralentissement et une poussée inflationniste suite aux droits de douane et à la croisade anti-immigration qui devrait créer des tensions sur les salaires, on devrait assister au même mouvement de refus des données objectives comme biaisées, et liées en aucune mesure a des causes objectives.

Deux phénomènes expliquent cette situation. Il y a d’abord l’avènement de la post-vérité aux États-Unis, plus développée qu’ailleurs, avec un président orwellien qui façonne la réalité lorsque celle-ci lui déplait, sous les applaudissements de ses soutiens, mais aussi le poids de la religion aux Etats-Unis, bien plus fort qu’en Europe, qui explique un sens de la fatalité, notamment climatique. A la suite des inondations du Texas, la ministre de l’intérieur Kristi Noem a ainsi pu dire sans honte qu’elle « remerciait la main de Dieu dans cette situation, car des centaines de personnes ont été saines et sauves », et à la suite de chaque tuerie de masse, les élus républicains répondent par des « pensées et des prières » (« Thoughts and prayers ») pour éviter de le faire par des textes de loi sur les armes à feu.

L’accumulation de problèmes est donc soit niée, soit imputée à la providence, et en aucun cas vue comme un problème « traitable » par le gouvernement. Ce renoncement général est une victoire idéologique des Républicains, bien au-delà du monde MAGA. Elle couronne le propos de Reagan lors de son investiture le 20 janvier 1981 « Le gouvernement n’est pas la solution aux problèmes, le gouvernement est le problème », et le travail de sape contre le gouvernement par le mouvement conservateur depuis plus de 40 ans.

Le mauvais génie du trumpisme est de surfer sur un mélange de ressentiment anti-élite, de ferveur religieuse et de dévotion aveugle a sa personne pour nier la vérité, scientifique ou économique, et façonner une réalité alternative qui permet à la fois de ne pas se confronter au réel et d’établir une réalité adaptée aux besoins politiques de Trump. Ce trumpisme toxique pourrait bien survivre à une alternance et à un retour possible d’une alternative « raisonnable », qu’elle soit démocrate ou républicaine purgée du poison MAGA, avec la vérité et la science pour longtemps décrédibilisées, tout comme la parole publique et l’efficacité de l’action publique, vues comme complices des élites honnies.

L’idéologie, la haine des élites et le poids de la religion sont donc des armes redoutables utilisées par Trump pour contrer la vérité scientifique et décrédibiliser l’action politique. La fatalité remplace la causalité, les prières éclipsent le besoin de légiférer, la foi en Dieu et Trump prime sur l’analyse raisonnée. Ce tableau est celui d’une Amérique, en tous les cas sa partie MAGA, qui sort peu à peu de la rationalité et devient exposée à une dérive autoritaire qu’Hannah Arendt avait théorisée avec ce propos : « Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. »

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis