Les Juifs ont-ils le droit de critiquer Israël?

publié le 20/05/2025

Pour l’influenceur Julien Bahloul, il faut vivre en Israël pour pouvoir mettre en cause la politique israélienne. Dans ce cas, les Juifs de la diaspora n’auraient d’autre choix que de soutenir aveuglément tout ce que fait le gouvernement de Netanyahou.

Par SÉBASTIEN LÉVI

Portrait de Julien Bahloul, à la 12e convention des institutions juives de france, le crif. Paris, 2022-12-04. (Photo de Magali Cohen / Hans Lucas via AFP)

Dans un message posté sur X, le journaliste et influenceur franco-israélien Julien Bahloul exprime son trouble devant les prises de parole critiques du gouvernement israélien sur sa conduite de la guerre de Gaza, par des voix de la communauté juive française comme Delphine Horvilleur, Anne Sinclair ou Johann Sfar.

Tout en reconnaissant à ces voix leur attachement sincère à Israël, il estime que seuls les Israéliens vivant en Israël ont le droit de critiquer la politique de ce pays.

Julien Bahloul n’est pas un extrémiste et son texte n’est pas agressif, avec des arguments avancés qui méritent d’être entendus. Pour autant, il n’est pas totalement convaincant, et son texte pourrait même est exploité par les ennemis idéologiques du sionisme et d’Israël.

Dans son texte, il enjoint ses « frères et ses sœurs de diaspora » à redoubler de soutien envers Israël, comme ils l’ont fait dans la foulée du 7 octobre. On arrive ici à une première contradiction. Les Juifs de la diaspora, ses « frères et sœurs » attachés à Israël, seraient donc légitimes pour exprimer un soutien mais pas une critique ? Au-delà de l’incohérence du propos, cette injonction, si elle était respectée, affaiblirait considérablement l’efficacité même du soutien à Israël comme État et comme projet politique. Si celui-ci est inconditionnel voire pavlovien à tout ce que fait son gouvernement, il perd de sa force.

On touche ici à un point central du texte qui mérite examen. Israël n’est pas son gouvernement, et on peut défendre Israël tout en critiquant son gouvernement. Le soutien au sionisme comme projet politique, à Israël comme pays est d’autant plus fort qu’il ne s’accompagne pas d’une défense tous azimuts de son gouvernement, a fortiori lorsque celui-ci compte l’extrême-droite en son sein, et qu’elle propose des solutions immorales. Si demain le gouvernement israélien stérilisait les Palestiniens ou interdisait l’homosexualité, les Juifs de diaspora devraient-ils se taire ?

Allons plus loin. Pour certains à l’extrême-gauche, le mot « sioniste » est une insulte, comme « juif » l’était avant lui. Si être sioniste c’est non pas défendre le droit à l’existence d’Israël (ce qu’il est) mais la défense de politiques extrémistes comme celles de Smotrich, alors Aymeric Caron peut dormir tranquille, sa virulence antisioniste fera de nombreux adeptes dans les mois et les années à venir…

Demander aux Juifs de diaspora de taire leurs doutes sur la politique de l’État d’Israël porte en soi, de manière indirecte, la négation même du projet sioniste. Le sionisme établit que tout Juif a une connexion particulière avec la terre d’Israël jusqu’en 1948, et avec la Terre et l’État d’Israël depuis sa création en 1948. C’est la raison pour laquelle un élément central du sionisme et de l’État d’Israël est le droit au retour, qui donne à chaque Juif la possibilité de devenir israélien dès lors qu’il décide de venir s’installer en Israël. Ce droit est d’ailleurs dénoncé par les antisionistes qui expliquent que le peuple juif est allogène sur cette terre et qu’il n’a rien à y faire. Or tout Juif est un citoyen israélien en puissance, et ce qui est fait aujourd’hui peut le concerner demain.

Nier aux Juifs ce droit de critiquer, c’est en creux leur dire qu’ils ne sont pas affectés ou même liés à ce que fait Israël comme pays. C’est indirectement aller dans le sens des antisionistes pour qui seuls les autochtones indigènes sont légitimes sur cette terre, et qui « expliquent » que le sionisme est un colonialisme avec l’arrivée d’un corps étranger en Palestine/ Terre d’Israël.

Ce lien entre Juifs et État d’Israël est (faut-il le rappeler ?) omniprésent. Le symbole de l’État d’Israël est une Menorah, les jours fériés sont les fêtes juives, et Netanyahu invoque l’histoire juive pour défendre sa politique. Israël est l’État des Israéliens, mais également celui du peuple juif. Si tel n’était pas le cas, pourquoi le gouvernement israélien serait-il légitime pour dénoncer l’antisémitisme en diaspora, voire organiser une conférence sur le sujet en Israël ? Toujours dans cette logique, pourquoi le Congrès sioniste mondial existe-t-il encore ? Et pourquoi 2/3 des sièges sont-ils réservés aux Juifs de diaspora si leur seul rôle est de visiter le pays une fois par an, de le défendre inconditionnellement voire de lui envoyer de l’argent ?

Une autre critique porte sur le fait que ces Juifs devraient interpeller le Hamas et non le premier ministre de l’État d’Israël pour mettre fin à cette guerre, en disant que la guerre s’arrêterait demain si le Hamas libérait les otages. Or cette affirmation peut être retournée, le Hamas indiquant que la condition à la libération des otages est la fin de la guerre (juste, et déclenchée par le Hamas, aucune ambiguïté là-dessus) dont le gouvernement Netanyahu ne veut pas. En d’autres termes, il est loin d’être certain que la guerre s’arrêterait demain en cas de libération des otages, puisque le but affirme du gouvernement israélien est l’éradication du Hamas.

Par ailleurs, on n’interpelle pas un mouvement terroriste, on le combat. Et on ne peut pas mettre sur le même plan une interpellation d’un Premier ministre démocratiquement élu et le combat contre une organisation terroriste. Enfin, la mauvaise volonté du Hamas (et c’est une litote) justifierait-elle d’utiliser l’arme de la faim ou un transfert massif de population ? Parce que l’ennemi est diabolique (et il l’est), est-ce que cela donne un blanc-seing pour un gouvernement démocratique de faire exactement comme bon lui semble, sans entrave ?

Julien Bahloul évoque, à raison, ses frères et sœurs de diaspora. Or le pire dans une famille ce ne sont pas les disputes, même quand elles ont lieu devant des étrangers, c’est lorsqu’on ne se parle plus. Aujourd’hui, ce lien familial existe, mais si cette relation ne devait être qu’une relation de soutien pavlovien, alors beaucoup de membre de cette famille cesseraient juste de s’intéresser à ce pays et s’en éloigneraient irrémédiablement.

Quelque 80% des Juifs américains estiment que l’État d’Israël joue un rôle important dans leur judéité, mais ce chiffre tombe à 70% pour les moins de 25 ans. Si le rapport à Israël doit être celui d’un acquiescement automatique et inconditionnel, il s’affaiblira et Israël cessera d’être un marqueur identitaire fort pour devenir un pays parmi d’autres sur la carte du monde pour ces jeunes Juifs qui ne voudront plus ni être associés ni même connaître ce pays.

La position qui dénie aux Juifs de diaspora le droit de critiquer Israël rappelle en fait celle des antisionistes qui critiquent avec force le lobby pro-israélien à Washington, où des centaines voire des milliers de citoyens juifs (et certains non juifs) font le siège du Congrès pour s’assurer du soutien américain à Israël.

Un Français expatrié devrait-il s’abstenir de commenter ou critiquer son gouvernement parce qu’il ne vit plus en France ? Comment alors justifier les critiques (légitimes) du même Julien Bahloul contre l’alliance entre le PS et le LFI alors qu’il ne vit pas en France, et qu’il ne peut pas « comprendre ce que les Français vivent tous les jours », pour reprendre ses mots ?

Les Israéliens ont un droit que les Juifs n’ont pas : le droit de vote. Faut-il souhaiter que les Juifs de diaspora perdent aussi leur droit de se forger une opinion et de l’exprimer ? Si tel était le cas, non seulement la défense du pays serait moins efficace, mais le lien si important et constitutif du sionisme entre Juifs de diaspora et Israël serait considérablement diminué, contribuant à l’affaiblissement et à l’isolement d’Israël.