Les leçons d’un printemps assassiné

par Boris Enet |  publié le 07/08/2025

Les crimes contre l’humanité des 6 et 9 août 1945 sont présents dans les mémoires tandis qu’à Washington, Moscou ou pire à Pyongyang des Fous de guerre imprévisibles, sévissent encore. On en oublierait presque le 5 août 1968 quand, comme l’écrivit Ferrat « à 5 heures dans Prague, le mois d’août s’obscurcit ». Ceux qui justifièrent ce crime et tant d’autres n’étaient guère différents de leurs héritiers de fait qui se couchent aujourd’hui devant Poutine ou Tebboune.

Photo prise en août 1968 à Prague lors d'affrontements entre manifestants et troupes et chars du Pacte de Varsovie, qui envahirent la Tchécoslovaquie pour écraser les réformes du Printemps de Prague et rétablir un régime totalitaire. (Photo AFP)

Nous aurions tant aimé que les scories du stalinisme soient définitivement enterrées en ce premier quart de XXIe siècle. Pourtant à lire et entendre ceux qui ont, presque, justifié l’embastillement de Boualem Sansal par la dictature algérienne, ceux qui ne parvinrent, jamais, à voter au Parlement européen une résolution condamnant le long supplice d’Alexeï Navalny ou encore ceux, les mêmes, qui se contorsionnèrent, toute honte bue, pour ne pas s’opposer à la guerre d’agression de Poutine contre l’Ukraine, le constat s’impose.

La transmission mémorielle d’une génération à la suivante a dysfonctionné. Alors qu’une jeunesse d’alors était vaccinée à L’Aveu, d’Artur London, survivant du Procès de 1952, adapté dans le film éponyme de Costa-Gavras, où Yves Montand rompait avec son long compagnonnage stalinien, celle d’aujourd’hui est historiquement amnésique au moment où les descendants des staliniens semblent avoir retrouvé un écho, fût-il minoritaire.

Ils ne sont pas les rescapés de l’appareil moscoutaire de l’époque, non. Question de génération, question aussi de rapport au réel, car les jeunes futurs boomers interrogeaient déjà le « socialisme réel » avant la parution de L’Archipel du goulag. En ce mois d’août 68, l’histoire ne faisait pas seulement vaciller Berkeley après l’offensive vietnamienne du Têt, après l’insouciante insurrection du Quartier latin sous l’étouffoir gaulliste, elle découvrait une autre insurrection de masse levée à l’est, l’espace d’un printemps, contre une bureaucratie qui avait tout défiguré, trahi, sali.

Dubcek et ses camarades avaient essayé, de conquérir une autonomie courageuse, au nom d’un socialisme qu’ils voulaient à visage humain. Aussi honorable qu’illusoire. Il faudra attendre une nouvelle décennie, dans la foulée de la contestation ouvrière en Pologne, au cœur des chantiers navals de Gdansk, pour qu’une poignée d’intellectuels de la Charte 77 parmi lesquels Petr Ulh, futur dirigeant de l’agence centrale de presse tchèque et Vaclav Havel, futur chef d’État de la Tchécoslovaquie libre, reprennent le flambeau et le chemin des geôles avant la libération de la révolution de velours en 1989.

On doit ici rappeler ces scènes de fraternisation des tankistes avec une population russophone les interpellant vivement, sans rapport avec l’armée de moujiks barbare de Poutine. Rappels inutiles ? Nullement. Le même Ferrat – Jean-Tenenbaum – ne chantait-il pas « Je twisterais les mots s’il fallait les twister pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez », à propos d’une autre tragédie, elle indicible, du siècle.

Aujourd’hui, cette gauche qui se prétend alternative et que veulent incarner en France Les Insoumis, ne se construit pas comme celle des rebellions du siècle dernier, en opposition à la brutalité d’une révolution dévoyée, avec les fautes et maladresses imputables à la jeunesse. Au contraire, elle sanctifie ceux qui, au nom d’une lutte fantasmée contre l’ordre établi, perpétuent à leur échelle, les tragédies du XXe siècle. Grille de compréhension déjà passablement éculée à la fin du XXe siècle, elle n’a compris ni la chance de la construction européenne, ni le changement d’échelle des processus de production, ni la colonne vertébrale des libertés publiques et de la fraternité humaine comme socle indépassable d’une émancipation future.

Ce 5 août 1968, après Berlin-Est en 1953, Budapest en 1956, avant la loi martiale de Jaruzelski à Varsovie et le bain de sang de la place Tienanmen en 1989, signifiait l’impossibilité de toute « démocratisation » d’un régime vicié, brutal et tortionnaire. Seule exception, celle de la glasnost et de la perestroïka avec Gorbatchev qui devait sceller définitivement son sort à Berlin et dans tout l’Est européen. Avant les rapports d’Amnesty sur la torture blanche dès le début des années 1980, avant les révélations sordides des agissements des vieillards du Kremlin, il n’y avait décidément rien de « globalement positif » y compris lorsqu’il s’agissait d’aller déloger les Barbus à Kaboul derrière le prétexte du refus du « droit de cuissage ». Derrière la stagnation économique d’une société administrée sans respirations possibles, on retrouve les recettes des Insoumis d’aujourd’hui. La tradition qu’ils revendiquent ne diffère pas de celle des épigones des heures les plus sombres des prétendues démocraties populaires.

Ce 5 août 1968, la chape de plomb stalinienne s’abattait à nouveau sur l’Est européen, mais le socialisme ne pourrait plus être que démocratique et à visage humain. La génération de ceux qui l’avaient contesté, perdirent souvent de leur aura. Ceux qui osent encore souscrire aux mensonges de régimes dont l’ascendance fut stalinienne, quel qu’en fut le degré de proximité, de Moscou à Pékin, de Minsk à Caracas, d’Alger à La Havane, se heurteront toujours à la révolte universelle des peuples pour la liberté. Et ils finiront par perdre.

Boris Enet