Les leçons d’un vrai-faux compromis
Présenté comme le fruit d’un parlementarisme retrouvé, l’accord entre le gouvernement et le PS tient plus du sauve-qui-peut que d’une pratique démocratique en usage chez nos voisins. Le vrai parlementarisme s’organise bien autrement.
On peut regarder le verre à moitié plein : des débats de fond se déroulent au Parlement, les élus décident en toute indépendance, l’absence de majorité conduit les forces en présence à composer, les socialistes obtiennent des victoires sociales supposées adoucir la vie de millions de personnes, la France a toujours un gouvernement et aura sans doute un budget (sous une forme ou une autre) avant la fin de l’année, la stabilité institutionnelle est préservée. N’en jetez plus…
On peut aussi regarder le verre à moitié vide : des discussions interminables et souvent de mauvaise foi suscitent une confusion incompréhensible pour le commun des mortels, des votes de circonstances sont souvent davantage inspirés par des préoccupations partisanes que par le souci de l’intérêt général, le compromis tant loué par ses partisans tient davantage de l’ersatz pour éviter le mur que d’un parlementarisme réellement démocratique. Le gouvernement cède, le couteau sous la gorge, pour qu’Emmanuel Macron puisse terminer son mandat. Les prochains 18 mois s’annoncent comme une longue parenthèse improductive, en attendant la présidentielle.
Les Français n’aiment pas ce spectacle. Jamais la coupure entre les concitoyens et les forces politiques n’a été aussi grande. Partagés entre colère et honte, les électeurs ont tendance à condamner en bloc le théâtre qui se joue au Palais-Bourbon, exaspérés par la guerre des postures dans laquelle beaucoup des responsables se caricaturent. Les socialistes seront-ils crédités de leurs « trophées » ? Pas sûr : Olivier Faure perd quatre points dans le dernier baromètre Ipsos de la Tribune Dimanche tandis que les extrêmes dégagistes tirent leur épingle du jeu : Jordan Bardella et Jean-Luc Mélenchon gagnent respectivement 4 et 3 points.
Certes souhaitable, le parlementarisme ne peut se pratiquer en fin de mandat, avec des partis concentrés sur la prochaine échéance électorale, ce qui ne prédispose pas à s’entendre sur l’essentiel mais à se diviser, même sur l’accessoire. La situation d’aujourd’hui n’a rien à voir avec une négociation qui aurait lieu en début de législature, comme cela se passe partout ailleurs quand une majorité claire ne s’est pas dégagée à l’issue de la compétition électorale. On discute alors, parfois fort longtemps, sur un programme de gouvernement. Puis celui-ci est appliqué dans le calme, avec l’accord des élus concernés. Rien à voir avec l’improvisation actuelle, dans la houle et le désordre.
Il est à craindre que la pièce qui se déroule aujourd’hui laisse un mauvais souvenir aux Français et que leur piètre opinion des politiques n’en sorte renforcée. La tripartition du paysage politique, à l’origine du problème, continuera-t-elle à produire les mêmes effets ? Il est possible que les électeurs, tirant la leçon du cirque institutionnel issu de la dissolution (trois gouvernements en un an), donnent à la personnalité qui succédera à Emmanuel Macron une majorité pour gouverner. Et l’on retournerait au « business as usual » ?
Il se peut aussi qu’en l’absence d’appui net à l’Assemblée nationale le nouvel ou la nouvelle locataire de l’Élysée prenne le chemin de la négociation. Elle se ferait alors en amont d’un mandat, en toute clarté, en acceptant d’entrée de jeu des concessions réciproques. Ce n’est pas la pratique de la Vème République, mais cela peut le devenir, par nécessité. Cela pourrait contribuer à mettre fin à la bouderie des Français envers leurs dirigeants et les réconcilier, un peu, avec la politique…



