Les mirages de la transition verte
Se défendant de toute technophobie, Jean-Baptiste Fressoz alerte sur le mirage que représente la stratégie « zéro carbone » sans sobriété et donc… sans décroissance.
Le terme est partout, de la une des magazines aux frontons des ministères, en passant par les très sérieux rapports des institutions internationales (FMI, Banque mondiale…) : nous aurions entamé « la transition écologique ». Dans une lecture de l’histoire bien séquencée, après l’âge de l’énergie hydraulique, du bois, du charbon, du pétrole, du gaz, serait advenu le temps de l’économie verte et décarbonée. Avec Sans transition (*) Jean-Baptiste Fressoz réussit à faire réfléchir, au-delà des idées reçues et rassurantes.
Historien des sciences, il rappelle quelques évidences : le monde n’a jamais brûlé autant de charbon ; le pétrole n’a jamais remplacé le coke, avec des proportions qui donnent le tournis : « L’Amérique de Bush consommait quatre fois plus de charbon que celle de Roosevelt ». Les énergies ne se remplacent pas les unes les autres. Elles sont entremêlées et se sont accumulées au fil de l’histoire : le plus grand parc d’éolien en mer est utilisé par Equinor pour… alimenter ses plateformes pétrolières. Aujourd’hui, seule l’électricité, qui correspond à 40% de l’énergie totale consommée, est en voie de décarbonation. En France, où le débat énergétique se résume à « pour ou contre la construction d’EPR supplémentaires », ce rappel est utile.
L’approche de Jean-Baptiste Fressoz est globale : il n’étudie pas la part relative de chaque énergie dans le mix à un instant T, mais prend en compte « le poids de l’histoire », celui que subit le climat. Le récit historique se double d’une réflexion épistémologique bienvenue sur la raison pour laquelle le prêt-à-penser de « la transition » introuvable s’est imposé partout. Même le GIEC n’est pas épargné : le Groupe III de travail de l’organisation intergouvernemental est critiqué pour faire la part-belle au « technosolutionnisme » par la promotion des méthodes de stockage du CO², aujourd’hui « inexistantes ».
La conclusion ne fera pas plaisir : se défendant de toute technophobie, l’historien alerte sur le mirage que représente la stratégie « zéro carbone » sans sobriété et donc… sans décroissance. Certaines productions, comme le ciment ou le plastique, ne pourront pas être décarbonées avant 2050. La voiture électrique aura toujours besoin d’acier, et donc de carbone : la stratégie d’externalisation de la pollution de chaque État vers la Chine ou l’Inde n’est qu’un leurre qui ne réduit pas les émissions de CO². On referme le livre en se demandant une nouvelle fois si nos gouvernants ont bien saisi l’ampleur de la révolution économique voire civilisationnelle qui s’annonce.
(*) Jean-Baptiste Fressoz, Sans Transition, Seuil, prix du Sénat du livre d’histoire 2025.



