Les musulmans en France : un sondage contestable
Une enquête de l’Ifop, abondamment commentée, laisse à penser que les musulmans en France sont de plus en plus religieux et sont influencés par les courants islamistes. Problème : un travail antérieur de l’Insee, sur un échantillon nettement plus vaste, aboutit à des conclusions différentes.
Par Hervé Le Bras
Le travail de l’Ifop sur la population musulmane en France indique que 38 % des musulmans approuvent « tout ou partie des positions islamistes » ; que 65 % pensent que la religion dit la vérité sur la création du monde et non la théorie de l’évolution ; que 20 % refusent de fréquenter une piscine mixte, etc.
Plusieurs médias ont émis des critiques sur le vocabulaire employé, (par exemple le terme « islamiste ») et sur le regroupement de comportements modérées avec des comportements extrêmes (ainsi, seuls 8 % approuvent « la plupart des positions des islamistes », lesquelles d’ailleurs ? Les 30 % restant en partageant seulement « quelques-unes », lesquelles à nouveau ? Réserves aussi sur les commanditaires de l’enquête, dont l’identité et les liens avec l’étranger restent à préciser.
L’Ifop a comparé ses résultats à ceux de ses enquêtes analogues remontant à 2009 pour le CEVIPOF et à 2016 pour l’Institut Montaigne, mais il n’a pas fait référence à la grande enquête TeO (Trajectoires et Origines) réalisée en 2019 par l’Ined et l’Insee qui traite pourtant de sujets analogues. Grande parce qu’elle a porté sur 27 180 personnes là où l’Ifop n’a interrogé que 1005 personnes. Grande aussi car elle a été conduite avec les garanties de représentativité et de méthode de l’Insee. Or les résultats de TeO et ceux de l’IFOP divergent nettement.
À commencer par la proportion de 6 % de musulmans dans la population française selon l’Ifop, soit 4 millions [1] . De son côté, l’Insee en a recensé 10%, soit 6,7 millions, dont 6 millions, immigrés de la première ou de la seconde génération, chiffres habituellement cités par les hommes politiques et les médias. Ce dernier chiffre est à rapprocher du nombre d’immigrés et de descendants d’immigrés originaires de pays musulmans que l’Insee fournit, pays par pays. À la première génération, leur total s’élève à 2,84 millions auxquels il faut ajouter la moitié des immigrés en provenance de pays où la population est mi-chrétienne, mi-musulmane (pays côtiers du golfe de Guinée, Liban…), soit 0,16 million.
À la seconde génération, les enquêtes de l’Insee comptent 4 % de descendants de Maghrébins dans la population française, soit 2,7 millions auxquels il faut ajouter 1,3 millions de descendants de musulmans venus d’autres pays (Turquie, Comores, Sahel, Égypte, etc.), ce qui fait 4 millions au total.
En résumé, 3 millions d’immigrés venus de pays musulmans et 4 millions de leurs descendants, soit 7 millions. Quelque 6 millions d’entre eux se revendiquent de confession musulmane selon l’Insee et 4 millions sont considérés comme tels par l’Ifop soit 57 % des immigrés. 43 % des immigrés issus de pays musulmans sortent donc du cadre de l’enquête de l’Ifop. On a tout lieu de penser qu’ils n’éprouvent guère de sympathie pour les « islamistes » au contraire des 8 % comptés comme les plus résolus par l’Ifop. Dès lors, le pourcentage de sympathisants de l’islamisme parmi les immigrés de pays musulmans descend à 4,6 %. Ce n’est pas encore négligeable, mais faible. Étant donné le vague de la question posée, difficile de savoir en outre quel est l’état d’esprit exact de cette queue de distribution.
Quand il s’agit de comportements bien identifiés, on peut vérifier que la différence de certains pourcentages donnés par l’Ifop et par l’Insee, tient en grande partie à la différence du nombre total de musulmans donné par chaque institut. Ainsi, pour l’Ifop, 38 % des musulmans « fréquentaient la mosquée le vendredi » en 2019, soit 1,5 million. Selon l’Insee, à la même date, 20 % des musulmans se rendent « régulièrement » dans des lieux de culte, soit 1,2 million, ce qui rapproche les deux estimations, contrairement à leurs pourcentages variant du simple au double. Le pourcentage de 20 % observé par l’Insee pour les musulmans se retrouve pour d’autres religions : 22 % pour les chrétiens autres que catholiques (évangélistes en particulier), 23 % pour les bouddhistes. Les catholiques font exception avec 6 % seulement de pratiquants réguliers. La limite est toutefois délicate à tracer entre ceux qui se déclarent d’une certaine religion et ceux qui la pratiquent effectivement.
Cette indétermination explique peut-être l’énorme différence entre l’estimation de la proportion globale de catholiques par l’Ifop et celle de l’Insee (toujours en 2019 pour les deux instituts) : 49 % pour le premier, 29 % pour le second, ce qui rejaillit sur le nombre de personnes ne déclarant aucune religion, respectivement 35% et 51 %. Pour l’Ifop, les catholiques sont nettement plus nombreux que les sans religion. Pour l’Insee, c’est l’inverse. Puisque les comportements varient beaucoup selon l’intensité de la pratique religieuse, les résultats diffèrent beaucoup selon l’endroit où l’on place le curseur. Les musulmans moins nombreux de l’Ifop risquent d’être plus musulmans que ceux plus nombreux de l’Insee.
On peut se demander s’il est sérieux de produire des pourcentages dans ces conditions. Autant la notion d’immigré est précise (personne née étrangère à l’étranger), autant celle de catholique ou de musulman est floue, d’où ces variations dans les effectifs et les pourcentages des comportements étudiés. Les désaccords se prolongent aux religions autres que le catholicisme et l’Islam. L’Insee compte 9 % d’ « autres chrétiens », en 2019, l’Ifop, 1 % d’orthodoxes et 4 % d’évangélistes en 2025, soit près de deux fois moins que l’Insee, bien que six ans plus tard. Pourtant les évangélistes semblent en croissance rapide puisqu’ils ne représentaient que 2 % de la population en 2016, toujours selon l’Ifop. Leur proportion aurait doublé en moins d’une dizaine d’années. Les études consacrées aux évangélistes sont rares, surtout en comparaison de celles qui portent sur les musulmans. On serait tenté de l’expliquer par le fait que les évangélistes soulèvent peu de problèmes politiques. C’est exact actuellement, mais il suffit de jeter un coup d’œil sur les États-Unis ou bien sur de nombreux pays africains, pour penser que la situation pourrait évoluer assez rapidement.
Hervé Le Bras
[1] L’Ifop donne 5,5 % en 2016 et 7 % en 2025, soit 6 % par interpolation linéaire en 2019 date de l’enquête de l’Insee.



