Les nouvelles armes de Poutine
On la croit moins dangereuse que les opérations sur le terrain. Mais la « guerre hybride » n’est pas une simple posture, une mise scène, une manipulation des opinions. C’est une vraie guerre…
Chaque jour qui passe, Poutine nous montre le nouveau visage des conflits militaires, désormais étendus bien au-delà du champ de bataille : une escalade avec une dimension opérationnelle, une confrontation numérique permanente, un repérage sur les systèmes de défense de l’adversaire et des opérations clandestines.
Ainsi des élections en République Tchèque, où ces armes indirectes ont joué à plein. À l’est de l’Europe, les scrutins se suivent et ne se ressemblent pas. Le 28 septembre les élections législatives en Moldavie confirmaient l’orientation proeuropéenne de Chisinau, une capitale située à deux heures de route d’Odessa. Une semaine plus tard, en République Tchèque, c’est la formation populiste d’Andrej Babis, un candidat « trumpiste » qui arrive en tête.
Quatre ans après avoir perdu la précédente législature, le milliardaire Babis réussit son come back. Avec 35% des voix, son parti l’ANO (OUI) devance la coalition sortante de centre-droit conduite par Petr Fiala qui n’obtient que 23% des suffrages. L’ANO est un parti « attrape tout » qui a intégré en 2024 le bloc des « patriotes » de Marine Le Pen et Viktor Orban au parlement de Bruxelles. Crédité de 80 sièges sur 200, le milliardaire démagogue va devoir monter un gouvernement de coalition avec une petite formation d’extrême droite. Dans tous ses meetings Babis a martelé qu’il réduirait l’aide de Prague à l’Ukraine.
Sans surprise, l’ANO était la formation soutenue par le Kremlin. Une vingtaine de faux sites d’information ont surgi en août avec l’appui de centaines de compte TikTok. Le volume de propagande mis en ligne sur ces plateformes a dépassé la totalité des contenus produits par l’ensemble des médias tchèques. On retrouve ici le procédé déjà apparu lors des élections présidentielles roumaines de mai dernier. En Russie les usines à trolls tournent à plein régime, Poutine n’oubliera aucun des prochains scrutins européens.
En quelques semaines, le conflit entre la Russie et l’UE a franchi un nouveau palier. Le bourdonnement des drones qui survolent les pays de l’Europe centrale y est pour quelques chose. Au lendemain du sommet européen de Copenhague, d’autres drones ont perturbé l’aéroport de Munich. Le projet d’un mur anti-drones aura joué comme le révélateur des divisions européennes. Trop cher, trop long à mettre en place, on aura tout entendu. Au final, pas de mur anti-drone. Aucune avancée non plus sur l’idée de prendre les actifs russes gelés dans les banques européennes pour permettre à l’Ukraine de soutenir son effort de guerre.
La première ministre danoise Mette Frederiksen avait située l’enjeu : « C’est une guerre hybride à laquelle se trouve confrontée l’Union Européenne ». Les drones sont, en effet, des leurres au sens propre du terme. Bien sûr ils peuvent apporter de précieux renseignements sur des sites industriels, des aéroports, des systèmes de défense. Mais leur fonction principale est de tester la réaction des gouvernements européens, d’ébranler la confiance des opinions sur leur propre sécurité. De ce point de vue, l’échec de la réunion de Copenhague est un vrai succès pour Vladimir Poutine.
Le maître du Kremlin affiche sans détour une posture belliciste mais, a-t-il dit dans un discours prononcé à Sotchi, c’est l’Europe qui entretient le conflit en Ukraine et favorise « une escalade permanente ». Comme toujours, Poutine raille l’Occident et plus encore « l’hystérie de l’élite dirigeante européenne qui voit la guerre avec les Russes comme imminente ».
Après les drones, les câbles sous-marins sectionnés, les cyberattaques comme celle qui vient de frapper la Lettonie, le soutien aux formations populistes anti-européennes, une nouvelle étape s’annonce : la bataille des tankers de la flotte fantômes russes. On vient d’en avoir un aperçu avec le navire arraisonné au large de Saint Nazaire. Il a repris la mer, il bat pavillon de complaisance, son capitaine sera jugé pour simple « refus d’obtempérer ». Peut-être ne saura-t-on jamais s’il a servi de rampe de lancement pour larguer des drones lorsqu’il se trouvait au large du Danemark.
On estime à plus de six cent bâtiments le nombre de ces bateaux fantômes qui permettent à Moscou de contourner l’embargo frappant le gaz et le pétrole russe. Cette exportation clandestine en haute mer vers l’Inde ou la Chine représente un apport financier stratégique pour Moscou qui subit des frappes ukrainiennes contre ses raffineries.
Poutine considère que la France a commis un « acte de piraterie » en arraisonnant le tanker dans les eaux internationales. La menace est claire en direction d’autres « pirates » qui s’aviseraient de s’emparer d’un bâtiment : un jour peut-être des navires de guerre russes escorteront ces vaisseaux, qui n’auront alors plus rien de clandestin, pour briser l’embargo qui commence à étrangler Moscou.
Et, déjà, Poutine menace et prépare l’étape suivante. A Sotchi il agitait la mémoire de 39-45 : « l’Allemagne dit que son armée devrait être les plus puissante d’Europe… voyons ce que cela signifie. Personne n’a de doute sur le fait que la riposte de la Russie ne se fera pas attendre ».



