Les plus sérieux des réalistes ne sont pas nécessairement les moins crédibles des idéalistes

par Bernard Cazeneuve |  publié le 08/07/2025

Chaque année, dans la demeure où Alexis de Tocqueville vécut et écrivit, se tiennent dans la fidélité à l’esprit de son œuvre, les Conversations qui portent son nom. Chacun y participe avec sa part de vérité. Dans la presqu’île du Cotentin, des politiques, des intellectuels, des dirigeants d’entreprises et des acteurs de la société civile, qui aspirent à voir défendus la démocratie et les principes de l’État de droit, parlent entre eux des tumultes du monde et des défis que les Nations auront à surmonter. 

Portrait de Bernard Cazeneuve, le 24 novembre 2024. (Photo de Magali Cohen/Hans Lucas via AFP)

Cette année, dans la douceur d’un commencement d’été, non loin des rivages du Val de Saire, les Conversations ont pris un tour différent : la démocratie n’est plus en effet une évidence pour tous les citoyens. Quant aux élites, elles assument parfois sans complexe que les instituions les plus protectrices des libertés, pourraient être amputées sans dommages des fondements de l’État de droit. Certains vont même jusqu’à théoriser que la liberté gagnerait en intensité, ce que la démocratie accepterait de perdre en valeurs universelles et en principes de droit. La seule liberté qui vaille, aux yeux de ces nouveaux disruptifs, est celle à laquelle rien ne s’oppose. C’est donc en vertu de cette vision-là, que les libertariens réactionnaires encouragent les partis d’extrême droite européens dans leur conquête du pouvoir. C’est cette cause que le vice-président des États-Unis, J.D. Vance, est venu plaider en Europe, au cours de l’hiver. Désormais, par une curieuse et perverse inversions des valeurs, une droite extrême, mondialisée et en maîtrise des outils de la communication numérique, met à l’actif de la liberté d’expression la possible dérive dont les démocrates ont toujours pris soin de la protéger : le dévoiement d’une liberté sacrée en vue d’alimenter des discours de haine ou d’incitation à la confrontation, à la violence. Que les représentants les plus riches, des plates-formes numériques les plus puissantes, soient à la manœuvre pour imposer une telle perversion du débat public, à travers le monde et par-delà, le nouvel ordre auquel ils aspirent, ne saurait surprendre. Ce sont avant tout leurs intérêts financiers qu’ils défendent, avec le plus grand cynisme, et non la liberté ou la démocratie dont ils n’ont finalement que faire.

Ces divergences d’appréciation et d’objectif, au cœur même du monde libre, ne sont pas secondaires. Nul qui porte un regard lucide sur le nouveau contexte géopolitique, ne doit les considérer comme dérisoires. Le camp des démocraties ne peut plus se targuer de la belle unité qui lui permettait jadis de porter haut l’étendard de ses valeurs, par-delà les circonstances particulières qui opposaient parfois les nations démocratiques entre elles, lorsque leurs intérêts étaient en cause. L’aspiration profonde à la liberté et au respect des droits fondamentaux de la personne humaine, énoncée comme une promesse universelle, suffisait à préserver la cohérence du camp des démocraties libérales et à rendre leur modèle désirable pour les peuples, que les totalitarismes ou les dictatures avaient depuis longtemps privé de leurs droits. Désormais, le poison de l’autoritarisme politique et des idéologies les plus rétrogrades coulent dans les veines de citoyens accoutumés à une liberté pour laquelle ils ne se sont pas battus, et dont ils évaluent mal le prix. C’est par ce lent relâchement, qu’à la mélancolie démocratique, dont Tocqueville avait pressenti l’avènement, se substitue un nihilisme radical, nourri de dégagisme et d’aquoibonisme. C’est de ce mal dont souffre la démocratie, qui lui donne les apparences d’un grand corps malade.

Il faut donc, dans ces circonstances, que l’Europe trouve en elle la force de soutenir son modèle et suffisamment de ressources financières, technologiques et humaines pour garantir la crédibilité de sa défense.

Or, la faiblesse des grands pays de l’Union européenne, face à la politique commerciale de Donald Trump et aux barrières tarifaires qui en constituent le principal instrument, porte témoignage de l’asthénie qui les empêche, pour l’instant, d’avancer et d’agir ensemble. Tout se déroule comme si la crainte de l’Europe de voir les États-Unis – allié puissant et soudainement devenu plus brutal – s’éloigner d’elle, la poussait irrépressiblement à tout leur céder, y compris ce qui pourrait aller à l’encontre de ses intérêts propres, de ses valeurs et de l’ambition jadis portée par « les pères fondateurs » pour la prospérité, la concorde et la paix. Le dernier sommet de l’OTAN n’a pas contribué à apaiser les craintes d’un possible effacement de l’Europe, dans un contexte géopolitique en rupture avec l’ordre multilatéral, né de la fin du dernier conflit mondial. La guerre qui se prolonge entre la Russie et l’Ukraine, au cœur même de l’Europe, n’appelle pas seulement des manifestations de solidarité, le cœur sur la main, des effusions chaleureuses et réitérées, destinées à réassurer Volodymyr Zelensky de notre indéfectible amitié. Si les Européens devaient assurer seuls, demain, leur sécurité, face à la menace russe notamment, ils ne pourraient y parvenir qu’en consentant les efforts nécessaires, sur les plans budgétaire, industriel et technologique, mais aussi en faisant partager à leurs peuples l’évidence qu’il n’y a pas de progrès possible, ni de prospérité durable, sans une garantie crédible de sécurité. Pour aller au terme des ambitions légitimes d’autonomie stratégique, de souveraineté et d’indépendance, les efforts demandés ne seront consentis que si l’industrie européenne bénéficie d’une préférence communautaire, autrement dit si les matériels jadis acquis par l’Europe auprès des États-Unis notamment, le sont désormais au bénéfice de champions industriels européens.     

Les ambitions ne valent que pour autant qu’existe une volonté. Face aux urgences des temps présents, l’Europe n’a pas besoin de nouveaux traités, dont la ratification ne manquerait pas de se révéler périlleuse, en l’état des opinions publiques et de la fragilité des majorités, au sein des parlements nationaux. Le fédéralisme européen, marronnier des euro romantiques, n’est qu’une méthode consistant à repousser à plus tard ce qu’il est urgent de faire aujourd’hui, au motif que les larges horizons pour après-demain valent mieux que les modestes et concrètes réalisations à mettre en œuvre, résolument et sans trop lambiner. Or la réalité nous rattrape, menaçante et potentiellement tragique. Elle appelle de la lucidité, de la détermination, du courage. Dans les temps troublés le courage a ses rudesses : il suppose de ne pas renvoyer à demain ce qui doit être fait sans attendre. Car il est rare qu’il y ait un long terme si tout est fait pour rendre le court terme ingérable. De là vient d’ailleurs que les plus sérieux des réalistes ne sont pas toujours les moins crédibles des idéalistes.

Article publié dans l’Opinion

Bernard Cazeneuve