Les profiteurs du sadisme en ligne

par Laurent Joffrin |  publié le 21/08/2025

La mort d’un influenceur humilié et violenté de longs mois par deux comparses en direct sur la plateforme Kick a suscité un festival d’explications creuses et de clichés confus. Pourtant l’identité des vrais coupables se voit comme le nez au milieu de la figure.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Raphaël Graven, connu sur les réseaux sous le nom de Jean Pormanove, influenceur avant tout influençable, est mort dimanche dernier après l’interminable diffusion vidéo en direct des sévices que lui infligeaient deux partenaires cachés sous les pseudos de NarutoVie et Safine. L’autopsie tend à accréditer l’idée d’un décès accidentel, sans l’intervention d’un tiers. Mais le fait divers a frappé l’opinion quand elle a appris que cette mort avait été précédée par de longs mois d’un spectacle à la fois dégradant et lucratif diffusé en direct par la plateforme Kick.

Banalisation de la violence, voyeurisme galopant, abaissement de la morale publique, dégradation des mœurs ou émergence d’une « France Orange Mécanique » : les interprétations les plus usées et les plus confuses se sont succédé parmi les commentateurs, dans un festival de clichés conservateurs sur le thème de la décadence morale.

Pont-aux-ânes que tout cela. Dans toutes les sociétés, même les mieux réglées, il existe toujours une minorité plus ou moins grande de voyeurs vicieux, de victimes consentantes, de bourreaux amateurs jouissant de la souffrance d’autrui et de margoulins cyniques habiles à en faire argent. D’un caractère manifestement soumis, le pauvre Pormanove jouait volontairement les souffre-douleurs en échange des revenus glanés sur Kick, tout comme ses tourmenteurs arrondissaient leurs fins de mois en exerçant leur goût sordide pour le harcèlement et l’humiliation des faibles.

La vraie nouveauté, dans cette affaire, c’est évidemment la technologie, qui permettait à des milliers de spectateurs d’assouvir leur curiosité malsaine en direct. On savait les réseaux porteurs de haine, de diffamation, de mensonges et d’appels au meurtre. Les voici vecteurs de sadisme. Si bien que les responsables du scandale doivent être désignés avec la force de l’évidence : ce sont les propriétaires de la plateforme qui a diffusé pendant des années ces contenus illicites et ignoré avec mépris les mises en garde des gendarmes du Net. Sans le minable modèle économique mis au point par ces faiseurs de fric sans vergogne, le martyre de la victime volontaire n’aurait pas eu de raison d’être.

Une nouvelle fois, à travers ce désolant fait divers, l’aberration de l’anarchie numérique éclate au grand jour. Les réseaux sociaux sont des médias. Mais en raison d’un statut exorbitant concédé par des gouvernements de pleutres,, ils échappent à la régulation minimale imposée aux autres médias. Avec la complicité des internautes rétifs à toute contrainte, qui agitent indûment le spectre de la censure dès qu’on parle de ramener un peu de bon sens dans cet univers sans loi, les fondateurs et les actionnaires des grands réseaux se sont dégagés de toute responsabilité dans la diffusion de vidéos ou de messages violents, haineux, racistes, dégradants ou simplement imbéciles, se présentant comme de simples diffuseurs, à la manière de la Poste qui se contente de distribuer les lettres sans en connaître le contenu.

Hypocrisie insigne : par le truchement des algorithmes et par censure directe quand cela leur chante, les rois des réseaux ne cessent d’orienter les contenus en poussant les uns et en minorant les autres, en suspendant les comptes qui leur déplaisent et en promouvant ceux qui défendent leurs idées. Soi-disant diffuseurs neutres, les manitous du réseau Kick plaçaient sur le devant de la scène les honteux contenus relatant minute par minute la géhenne de Pormanove, pour la simple raison qu’il faisait de l’audience et remplissait leurs poches.

Ainsi quelques capitalistes avisés poursuivent-ils leur entreprise délétère qui consiste à miner les fondements même du débat rationnel, c’est-à-dire ceux de la démocratie. Faut-il que Google, Meta, X ou Twitch, États au-dessus des États, fassent bien peur aux gouvernants des pays de liberté (les dictatures les ont depuis longtemps mis à la raison selon leurs intérêts) pour que ceux-ci laissent perdurer les agissements qui, un jour, causeront leur perte ?

Laurent Joffrin