L’Europe, de la résilience au réveil
Le chœur des Cassandre entonne sa plainte incantatoire : Bruxelles aurait tout bradé à Trump. L’UE à vingt-sept serait un « nain » politique voué à l’effacement prédit par Washington. Et si cette prophétie relevait d’un simple effet d’optique ?
Deux visions du monde se confrontent dans les opinions respectives des vingt-sept États-membres. L’une parie sur l’incapacité de l’entité politique unitaire à relever les défis mis à l’ordre du jour par Trump 2.0. L’autre mise au contraire sur une résilience renforcée et l’ouverture de chantiers hier encore improbables. La question qui est sur toutes les lèvres l’illustre parfaitement : sommes-nous encore alliés avec l’Amérique de Trump ?
Son effarante doctrine « diplomatique » et plus encore ses mauvais coups répétés apportent une réponse sans ambiguïté à la question. Le lâchage criminel de l’Ukraine, les agressions répétées contre l’Europe, le Canada, le Mexique et tant d’autres illustrent sa brutalité sans fard. Il met sur orbite un capitalisme prédateur et libertarien, au mépris de toutes les régulations et du droit international, avec l’obsession d’une domination mercantile de la planète. Rien ni personne ne pourra l’en empêcher, veut croire Trump. Mais cette vision du monde se heurte à une inconnue : les électeurs de l’échéance à mi-mandat lui en laisseront-ils le loisir ? Trump craint aussi une décision contraire de la Cour suprême sur ses droits de douane. Quant aux élections locales, elles indiquent une opposition réelle à cette course à l’abîme.
Avoirs russes gelés et calendrier stratégique
Cette incertitude stratégique s’impose à l’UE, à sa direction, à ses composantes nationales. Composer avec le fou en lui faisant montre de considération, tout en assurant l’essentiel en matière de résilience, sans céder sur l’essentiel. Une approche qui pouvait être utile pour gagner du temps et renforcer nos arrières. Mais ce temps est sans doute révolu. Trump est prêt à tout mettre sur le dos des Européens en Ukraine. Il veut le marché russe par le biais d’un deal mafieux avec Poutine, ce qui lui procurera une « prise de guerre » contre Xi Jinping et Pékin. Dès lors, la sécurisation des avoirs russes gelés en Europe était décisive. C’est une victoire de l’Union qui assurera l’essentiel des besoins ukrainiens pendant deux ans. D’autres points d’étape sont inscrits sur ce calendrier sans merci, avec des gains et parfois des pertes, bien entendu. Trump n’a pas gagné, très loin de là.
D’autant que l’issue finale ne se jouera pas dans un affrontement en tête-à-tête entre l’Europe et les États-Unis. L’Europe a su résister aux côtés des Ukrainiens et au-delà, mais il lui faut désormais passer de la résilience à l’édification d’un nouvel ordre mondial après l’affaissement de celui qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cela suppose de nouvelles références, des droits nouveaux inaliénables contre les dictatures, des régulations économiques moins fragiles, une nouvelle organisation de coopération en tout domaine ou presque.
Des chantiers vastes et nombreux, mis au service d’une vision devenue nécessaire. L’Europe peut y apporter la contribution principale en raison de son histoire, de la force de ses valeurs démocratiques et de ses réalisations concrètes. Encore faut-il qu’elle achève promptement l’unification du marché des capitaux prônée par Draghi et Letta, qu’elle engage enfin le rapprochement des agendas sociaux dans la foulée et qu’elle sache surtout réformer son fonctionnement et la légitimité démocratique de sa gouvernance. Vite, un ordre du jour plutôt que des lamentations !



