L’Europe, dernier Mohican du libre-échange
Dans un contexte de guerre économique exacerbée, les derniers adeptes du libre-échange seront les premières victimes. L’Europe va devoir s’adapter au changement de paradigme qui lui est imposé. La France est une cible idéale.
Le pire est encore évitable, mais le déclin économique se matérialise chaque jour un peu plus sous nos yeux. L’arrivée fracassante du groupe chinois Shein au cœur de Paris, sous l’enseigne emblématique du BHV, n’en est que le dernier symptôme. L’industrie, l’agriculture et maintenant le commerce… des acteurs nationaux de l’économie se font tailler des croupières au nom de la concurrence. Le libre-échange, auquel l’Europe se réfère encore, est ouvertement bafoué. Il existe toujours une bonne raison de ménager les partenaires, qu’ils soient américains pour éviter une guerre des droits de douane ou chinois pour ne pas déclencher de mesures de rétorsion. Mais à l’heure où la liberté de commercer n’est plus assurée par des engagements réciproques, et où les conditions de concurrence sont faussées, l’Europe doit-elle s’accrocher benoîtement aux principes du libre-échange ? La réponse est avant tout politique, et implique un rapport de force avec quiconque rompt cette réciprocité. La guerre économique bat son plein, il serait dangereux de refuser de l’admettre. Surtout quand de nombreuses entreprises fragilisées passent sous pavillon étranger ou déposent leur bilan.
Le secteur manufacturier a été la première victime. Il ne représente plus qu’à peine 10% du produit intérieur brut national. Si on s’en tient à l’automobile, les usines de l’hexagone produisent aujourd’hui vingt fois moins de véhicules que les chinoises, dont les coûts de production seraient inférieurs d’environ 40%. La France, qui pointait dans le peloton de tête mondial jusque dans les années 2000, est aujourd’hui reléguée au 12ème rang après avoir perdu la moitié de sa production et autant d’emplois. Gare au rouleau compresseur chinois qui vend déjà 17% des voitures neuves dans l’UE et qui, selon un rapport de Goldman Sachs révélé par Le Monde, va être capable de répondre à lui seul à la totalité du marché mondial, en inondant notamment l’Europe ouverte et solvable. Une proie de choix, pour un pays qui a su creuser l’écart dans la propulsion électrique. La hausse des droits de douane sur les voitures à batteries n’enrayera pas la poussée asiatique. La France est clairement désarmée, comme elle le fut dans le textile puis dans la sidérurgie.
L’agriculture n’est pas en meilleure santé, surtout au moment où l’accord de l’UE avec le Mercosur va permettre à une concurrence sud-américaine de conquérir des parts de marché avec des productions qui ne respectent pas les mêmes normes sanitaires que celles imposées aux agriculteurs européens et qui seront plus compétitives grâce à des coûts moins élevés. Difficile à accepter, pour les exploitants français contraints de se plier aux normes et d’affronter une concurrence déloyale que des clauses de sauvegarde n’empêcheront pas, surtout sur la durée. Deuxième exportatrice mondiale au début du siècle, l’agriculture française n’est plus qu’au sixième rang et l’excédent de la balance commerciale a fondu de moitié en vingt ans.
Et maintenant, c’est le commerce qui doit relever le défi lancé par des marques et des plateformes chinoises dont Raphaël Glucksmann dénonce, à travers le système Shein, « la réduction en esclavage des travailleurs, le saccage de l’environnement, les produits toxiques, les droits bafoués, nos productions ratiboisées ». La défense du pouvoir d’achat et la vénération des idoles de la consommation valent-elles la destruction de commerces et d’emplois au nom d’un nébuleux besoin de sacrifier à des modes fugaces par essence ? Alors que des pays pauvres croulent sous les montagnes de déchets textiles déversés par les pays riches, sept Français sur dix seraient des adeptes de la « fast fashion », fermant les yeux sur des conditions de production qu’ils n’accepteraient pas pour eux-mêmes. Faut-il, malgré tout, s’abstenir de réguler le flot de ces importations ?
L’Europe est déjà la première victime du bras de fer entre Washington et Pékin, la Chine cherchant à compenser la perte de ses débouchés aux États-Unis en y écoulant ses surproductions. Et opérant au passage une razzia sur les entreprises qui peuvent lui apporter des réseaux de clientèles. La France, comme l’Allemagne, se trouvent dans son viseur. On pourrait également se pencher sur les enjeux de la guerre de l’intelligence artificielle, et du retard européen en la matière. Y a-t-il seulement un pilote dans l’avion ?



