L’Europe doit sortir du monde d’hier
Pour l’économiste Jean Pisani-Ferry, dont les textes méritent d’être relus, l’Europe doit se redéfinir dans un monde où la puissance prime sur les normes et les règles de droit.
L’Europe doit se réinventer. Désabusé du macronisme, comme il le confie sobrement dans un entretien au Grand Continent en septembre dernier, l’économiste Jean Pisani-Ferry, professeur à Sciences Po, est un militant de l’Europe. Mais il appelle aujourd’hui à réinventer l’Union pour lui construire un avenir alors que les trois grands empires (États-Unis, Chine et Russie) veulent la chasser de l’échiquier géopolitique. Problème: les Vingt-sept sont-ils prêts eux-mêmes à s’imposer collectivement ?
« Le défi de l’Europe est maintenant de définir sa position dans un nouveau paysage dans lequel la puissance compte davantage que les règles et le bien-être du consommateur », notait Jean-Pisani-Ferry dès avril 2019, dans une analyse publiée par le think tank Terra Nova. L’invasion de l’Ukraine par la Russie n’avait pas encore commencé que déjà la primauté de la force sur le droit transparaissait. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et l’explosion des règles du multilatéralisme a conforté l’entreprise de démolition engagée par la Russie adossée à la Chine. « Alors que le monde se divise à toute vitesse entre blocs rivaux, l’Europe doit décider si elle s’aligne entièrement sur les États-Unis ou si elle maintient une part d’autonomie politique », insistait l’économiste, posant clairement la question de la souveraineté.
Les démocraties européennes se complaisent dans le monde d’avant. Mais quand « les pouvoirs autocratiques et leurs défenseurs bafouent les règles qui organisent l’ordre libéral instauré par l’Occident, l’UE ne peut plus s’appuyer sur la formulation de normes pour atteindre ses objectifs stratégiques », constatait-il en février 2023. Et il posait un diagnostic qui portait notamment sur la politique de défense : les Européens « ne se font pas assez confiance et ils font encore moins confiance aux institutions communes. (…) Les États doivent surmonter les réserves nationales et apprendre à travailler ensemble ». Jean Pisani-Ferry renvoyait ainsi les pays membres à leurs propres contradictions, à propos d’une UE pourtant fondée sur la solidarité.
Il enfonçait le clou un an plus tard, en septembre 2024, estimant que « l’approche étroitement nationale de l’UE en matière de compétitivité a empêché la création de champions paneuropéens et a entraîné une concurrence entre les États membres, même dans des secteurs tels que la défense et l’énergie, où ils ont de profonds intérêts communs. » Concurrence, le mot est lâché. Le dogme qui a prévalu au point que toutes les politiques de l’Union devaient être analysées à l’aune de ce principe, était devenu l’empêcheur de construire ensemble.
Mais on n’en est plus là. La question n’est plus de savoir si l’initiative privée et la concurrence sont de nature à promouvoir le progrès mais qui, des démocraties ou des autocraties, sont les plus efficientes pour le progrès économique… Les démocraties occidentales et leur approche libre-échangiste font-elles partie du monde d’hier ? Mario Draghi, ex-président de la Banque centrale européenne (BCE) et du Conseil des ministres italien, plaide en faveur d’un changement de paradigme pour reconstruire une politique industrielle européenne incluant des droits de douane et des subventions. Une révolution ! L’économiste Thomas Piketty, dans une tribune au Monde, considère que « face à la déferlante trumpiste, l’Europe, comme les autres parties du monde n’a d’autre choix que de repenser fondamentalement sa doctrine commerciale ». Un autre économiste, Philippe Waechter, s’interroge sur la capacité de l’Europe à innover dans le futur: « Faut-il devenir trumpiste et mettre en place des droits de douane ? » Jusqu’à Nicolas Dufourcq, patron de la BPI (Banque publique d’investissement) qui se demande s’il ne faudrait pas « fermer temporairement » l’Union européenne, le temps de se remettre à niveau sur le plan industriel. Le 21ème siècle commence en 2025 pour une Europe qui doit se réinventer ou bien accepter une « vassalisation heureuse ».



