L’Europe est une proie
Entre l’arrogance tapageuse des États-Unis et la hautaine froideur de Pékin, l’Union européenne – impuissante à peser sur la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine – apparaît de plus en plus prise en tenaille.
Du côté de l’Orient, le dernier voyage d’Ursula von der Leyen à Pékin pour le 25e sommet UE-Chine, le 24 juillet, s’est soldé par un échec. Venue pour ouvrir le dossier du rééquilibrage des échanges commerciaux, la présidente de la Commission européenne a été renvoyée dans ses buts par ses interlocuteurs, le président Xi Jinping attribuant la responsabilité de ce déséquilibre aux seuls Européens. Circulez, il n’y a rien à voir, et surtout pas les effets des politiques de subventions menées par la Chine. En revanche, courroucé par les droits de douane appliqués par l’UE sur les voitures électriques d’origine chinoise, Pékin a décidé de restreindre ses exportations de matières premières stratégiques comme les terres rares pour compliquer la tâche des constructeurs européens et exercer une pression supplémentaire sur l’Europe.
Suite au doublement des exportations chinoises vers l’UE en dix ans selon Eurostat, l’Europe a accusé l’an dernier un déficit de plus de 300 milliards d’euros avec la Chine. Celle-ci est devenue le premier importateur en totalisant 21% des marchandises qui entrent sur le territoire des 27. Mais Pékin n’en a cure, moins angélique que Bruxelles dans la guerre économique. Aussi la pression chinoise ne s’exerce-t-elle pas seulement sur les exportations vers l’Europe mais aussi par la croissance des prises de participation et investissements dans les pays de l’UE. Et tout d’abord ceux qui lui servent de cheval de Troie, comme la Hongrie qui capte aujourd’hui plus de 40% des investissements chinois en Europe. Pékin cherche avant tout à compenser la fermeture de ses débouchés aux États-Unis suite à la politique menée par Donald Trump. Et l’Europe est une proie dodue et facile. Car même si elle est une grande puissance économique avec un PIB de près de 18.000 milliards d’euros en 2024, de 16% supérieur à celui de la Chine, son mode de fonctionnement se prête mal à une riposte unifiée et efficace contre une offensive menée par un pouvoir autoritaire et conquérant.
Côté occidental, on en saura bientôt plus sur la potion amère que Washington réserve à l’UE. Après avoir menacé d’appliquer 50% de droits de douane aux importations européennes, puis brandi le taux de 30%, le président des Etats-Unis validera-t-il le compromis à 15% que sur lequel ses émissaires semblent s’être entendus avec leurs homologues européens? Quel que soit le taux final, il n’en restera pas moins que c’est bien Donald Trump qui aura fait voler en éclat un système de libre échange pour arriver à ses fins. Et pas l’inverse, n’en déplaise aux opportunistes qui reprochent à la Commission européenne de mal négocier pour justifier leur soumission à l’oukase américain. Pour que la vassalisation de l’Europe dans l’esprit du président américain soit bien claire, il précisait dans une lettre à Ursula Van der Leyen que l’UE devrait à la fois accepter les nouvelles taxes et accorder « un accès ouvert et complet, sans droits de douane » aux produits américains. Et qu’en cas de riposte européenne, les droits de douane américains seraient majorés du montant de ceux que l’Europe aurait choisi d’appliquer. Réciprocité proscrite!
Et qu’importe les causes du déficit américain dans les relations commerciales avec l’Europe. L’important selon lui, c’est de dissuader les industriels d’investir en Europe et les inciter à choisir les États-Unis pour rester compétitifs sur ce marché, et exporter. Car le projet de Donald Trump est sans partage: les États-Unis doivent dominer le monde, notamment avec l’arme de l’intelligence artificielle. Ce qui implique de priver l’Europe d’une partie de ses ressorts économiques. Ainsi, le fabricant de puces Intel vient de renoncer à la construction d’une usine en Allemagne, et les exemples se multiplient.
Ursula von der Leyen a évoqué une « politique d’inflexion » vis-à-vis de la Chine. Il est à craindre que le chapitre qui se ferme ne concerne pas que les relations avec Pékin, mais aussi avec Washington. Sans parler de Moscou, avec qui la rupture est consommée. L’Union européenne saura-t-elle faire front et résister à la pression de cette tenaille? Pour ses valeurs fondées sur la démocratie et la solidarité, le test à 27 risque d’être cruel.



