L’Europe et la servitude volontaire
Face aux chocs internationaux qui la bousculent, l’Union européenne hésite, temporise, fait du surplace. Alors que la gravité de la situation exigerait un saut vers le fédéralisme qui seul lui donnerait une capacité de décision.
Il est minuit moins quart. L’Union européenne traverse un moment crucial de son histoire. Sur le plan économique et technologique, les États-Unis et la Chine ont pris une avance déterminante. Sur le plan géopolitique, le retour assumé des logiques impériales — à Washington comme à Moscou — fragilise directement la souveraineté des États européens. Enfin, l’islam radical continue de représenter une menace durable, fanatique, soutenu ou instrumentalisé par des puissances comme la Turquie ou l’Iran.
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Une puissance économique, un nain politique
Face à ces chocs cumulés, l’Europe hésite, temporise, fait du surplace. Dans ce monde de blocs, l’Union européenne apparaît comme une anomalie : une puissance économique considérable (un quart du PIB mondial) mais un acteur politique secondaire, un producteur de normes incapable d’imposer leur respect, une construction juridique sophistiquée privée de bras armés. Sa dépendance des grandes infrastructures numériques américaines constitue un risque existentiel.
L’Europe donne le spectacle d’une puissance que l’on peut ignorer sans conséquence. L’épisode récent où la présidente de la Commission européenne a été traitée, en Écosse, avec une insupportable condescendance par le Président américain, n’est pas un incident de protocole. C’est un marqueur. Il révèle la place réelle que l’Europe occupe aujourd’hui dans l’esprit de ses partenaires — y compris de ses alliés. Dans le fracas du monde l’Europe est devenue insignifiante.
L’unanimité, « machine à produire de l’inaction »
La construction européenne s’est faite sur une base d’inspiration westphalienne : une union de Nations souveraines coopérant sans jamais être consolidée de manière fédérale. Actuellement, il n’y a que trois domaines qui ne relèvent que de Bruxelles : le commerce, la concurrence et le monétaire. Résultat : la règle de l’unanimité est devenue une machine à produire de l’inaction. Ce cadre interétatique était concevable hier. C’est un piège aujourd’hui. À vingt-sept, l’unanimité transforme chaque décision stratégique en compromis minimaliste, chaque crise en négociation interminable. Pendant que le monde agit, l’Europe délibère. Et pour cause : sa gouvernance remonte au traité de Lisbonne, c’est-à-dire il y a un quart de siècle ! J’ai un immense respect pour l’idée que se faisait de la Nation le général de Gaulle mais il faut reconnaître qu’en ce domaine le Président Mitterrand a eu le dernier mot : « le nationalisme, c’est la guerre ».
Les années qui viennent vont exiger des dépenses considérables en matière de défense, de santé, d’environnement, d’infrastructures, d’éducation. Il est illusoire d’imaginer que les pays européens pourront y faire face sans un minimum de mutualisation, de solidarité, notamment en matière de financement. Or la montée de l’égoïsme national est manifeste. Hongrie, Pologne, Italie, Pays-Bas, Belgique (demain l’Allemagne et la France ?), illustrent une dynamique continentale où le repli national inspire une large partie du spectre politique. Draghi avait raison de plaider pour plus de solidarité. Il a été entendu par les experts, sans être écouté par les gouvernements.
Défense, industrie et risque de dislocation
Il faut désormais le dire sans détour : sans saut fédéral, l’Union européenne restera spectatrice de son déclassement. Ce saut n’est pas évident car il implique la fin de l’unanimité sur les sujets stratégiques ; une politique industrielle, technologique et énergétique réellement intégrée ; une capacité budgétaire commune ; une défense européenne opérationnelle ; des institutions capables de décider vite, clairement et durablement.
Ce saut ne se fera pas non plus sans heurts. Le choix national part du cœur quand le passage à l’Europe est une affaire de raison. Les réactions au traité du Mercosur en donnent déjà un avant-goût des refus d’obstacles. Il a fallu 26 ans pour négocier cet accord, que finalement, nous-mêmes, avons refusé de signer ! Autre exemple : alors que l’aide à l’Ukraine est d’une urgence vitale pour notre propre sécurité, il a suffi qu’un seul pays – la Belgique – s’y oppose pour empêcher la saisie de 210 milliards de biens russes bloqués à Bruxelles. Bref une non-assistance à pays en danger.
Le domaine militaire constitue l’exemple le plus flagrant de cette inconsistance.
Il est inadmissible que les pays de l’Union continuent de consacrer des milliards de dollars (entre 20 et 25 milliards au cours des cinq dernières années) à l’achat d’armements américains alors que des alternatives européennes existent. On ne bâtit pas une autonomie stratégique en subventionnant l’industrie de défense d’un allié qui ne l’est plus vraiment. Le cas du Danemark est caricatural. En achetant des F-35 américains plutôt que des solutions européennes, Copenhague s’est placée dans une dépendance stratégique majeure. Le comble du ridicule : ces appareils ne pourraient jamais être utilisés contre une offensive américaine — notamment dans l’hypothèse, de moins en moins théorique, d’un conflit autour du Groenland. Une armée que l’on ne peut pas employer librement c’est un orchestre sans instrument.
Pourtant les contraintes de défense constitueraient une occasion unique pour raccorder la Grande-Bretagne à l’Union. Même si la fière Albion ne l’avoue pas, elle sait aujourd’hui que le Brexit fut une grande erreur. Mais nos amis anglais ne se rapprocheront du continent que si celui-ci se consolide sérieusement.
Il faut enfin rappeler une évidence trop souvent oubliée : l’Europe est l’un des très rares endroits de la planète capable de combiner démocratie politique, État de droit, développement économique et solidarité sociale. Cette combinaison est une exception historique. Les empires autoritaires sacrifient les libertés à la puissance. Les démocraties faibles sacrifient la puissance au bavardage. L’Europe, si elle fonctionnait, pourrait prouver qu’un autre modèle est possible. Encore faut-il avoir le courage d’affirmer ce que nous sommes.
Si l’Union européenne refuse le saut fédéral, si elle continue à vouloir la puissance sans en accepter le coût politique, alors le risque n’est plus seulement le déclassement. Ce sera la dislocation. Pour être concret, en partant de l’actualité immédiate, je prédis que le réarmement massif de l’Allemagne réveillera sous peu des réactions défensives, voire agressives. Non sans raison. On se souviendra du propos que l’on prête au chancelier Adenauer lorsqu’il disait : « si j’étais un voisin de l’Allemagne j’aurais peur ». L’histoire des deux guerres mondiales nous l’a enseigné : l’Allemagne n’est porteuse de paix que si elle est ancrée dans une alliance européenne.
Bon, soyons réalistes : en l’état actuel des choses, il y a peu de chances que l’Europe se réveille par un tel sursaut fédéral. Trop de forces contraires et trop d’inerties. Ce serait pourtant la seule façon de sortir par le haut de la servitude volontaire.



