L’Europe peut-elle encore sauver l’Ukraine ?

par Pierre Benoit |  publié le 05/03/2025

Une course de vitesse s’engage entre les Européens et la Russie. Comment les alliés de l’Ukraine peuvent-ils pallier la défection américaine ? Revue de détail.

À Bruxelles, une banderole géante aux couleurs du drapeau ukrainien est déployée lors d'une manifestation organisée par l'ONG Avaaz et des militants ukrainiens, à la veille d'un sommet d'urgence de l'UE sur l'Ukraine et la défense, le 5 mars 2025. (Photo de NICOLAS TUCAT / AFP)

Des menaces aux actes. Quatre jours après le lynchage médiatique du président Zelensky à la Maison Blanche, Donald Trump bloque l’aide militaire américaine à l’Ukraine. Cette décision vise deux objectifs : accélérer une capitulation de Kiev, tester l’unité des Européens et leurs capacités à se passer de la solidarité stratégique de l’ex- allié américain.

En annonçant le gel des livraisons de munitions et d’armes à l’Ukraine Trump veut arracher à Zelensky un cessez-le-feu rapide. Poutine est satisfait, Trump travaille pour lui. Les sommes allouées par Washington représentent aujourd’hui 30% de l’effort de guerre global des Ukrainiens. Le reste est réparti ainsi : 40% pour la production militaire ukrainienne, 30% pour les autres alliés. Pour l’Ukraine, c’est un exploit : Kiev était à 7% d’armement produit au début de la guerre, elle en sort aujourd’hui 40% !

Le gel annoncé par la Maison Blanche lundi concerne d’abord un reliquat d’aide voté par la Congrès sous l’administration Biden, d’un montant de 3,8 milliards de dollars. Ces fonds n’ont pas encore été utilisés pour prélever du matériel dans les stocks du Pentagone. « L’aide américaine se monte à 67 milliards sur les trois ans écoulés, observe le spécialiste de défense Pierre Servent, éditorialiste sur la chaîne TF1. Si la suspension de l’aide est maintenue, les alliés européens – on compte aussi la Turquie, le Canada- devront augmenter de 20 milliards de dollars leur aide annuelle à Kiev pour maintenir le même niveau d’assistance ».

La décision de Trump fait planer une menace immédiate sur l’accès au réseau satellitaire Starlink. Sur le champ de bataille, le réseau d’Elon Musk joue un rôle décisif pour organiser les lignes de front. Elon Musk a démenti son intention de suspendre cette voie de communication. Mais la rumeur court toujours, les Ukrainiens cherchent déjà une alternative.

L’aide américaine à Kiev est cruciale dans le domaine du renseignement militaire avec les satellites, les drones, les systèmes d’écoute électronique, les avions de reconnaissance qui patrouillent à la périphérie de l’Ukraine, en mer noire et en mer baltique. Viens ensuite la défense anti-aérienne, les missiles sol-air « Patriot », les lance-roquettes « Himars », et, pour le combat au sol, les automitrailleuses Bradley, les chars Abram. « Ce qui est essentiel dans une guerre longue comme celle d’Ukraine, c’est la consommation des munitions, reprend Pierre Servent. Sur le front, il faut savoir que le rapport entre Russes et Ukrainiens est de dix obus contre 2 pour les soldats de Kiev. C’est ainsi que Moscou a grignoté du terrain dans le Donbass ».

Afin de compenser l’arrêt des fournitures américaines il faut produire un volume de matériel équivalent à la panoplie envoyée par Washington. Un défi et une course contre la montre.

Pour le renseignement cela signifie une augmentation du rythme de travail des satellites, des patrouilles aériennes maritimes en plus grand nombre qui ne peuvent être supportées par la France seule. Pour la défense anti-aérienne, Paris a fourni le système franco-italien « Mamba », d’autres pays européens possèdent des missiles « Patriot ». Il n’est pas certain que tous les équipements venus d’outre-Atlantique puissent être cédés à des tiers, certains contrats stipulant en effet qu’ils peuvent être revendus. Enfin, pour les munitions, le chemin est balisé car l’UE a adopté une résolution permettant de produire pour Kiev jusqu’à 1 million d’obus de 155 mm par an.

Aujourd’hui la plupart des pays de l’UE parlent de réarmer. Mais il y a deux limites, les capacités de production et les enveloppes budgétaires.

Ursula von der Leyen propose un programme à 800 milliards d’euros consacré à la défense. Macron souhaite que tous les pays d’Europe consacrent entre 3% et 3,5% de leur PIB à la défense. On en est loin, sauf pour la Pologne qui atteint déjà 4,7%. Quant à la vitesse de production, l’exemple français n’est pas mauvais. Pour les canons à longue portée « César », on a augmenté la cadence de production, de 4 pièces par mois, on est passé à huit. Il a fallu trois ans pour y parvenir.

Dans les états-majors, il est clair que l’Europe doit amorcer un tournant historique, mais le réalisme domine. L’urgence est de maintenir un soutien à l’Ukraine, d’arracher un cessez-le-feu, même bancal avec, encore une fois, un filet de sécurité américain. « La garantie américaine est fortement souhaitable. Les Américains ont une armée plus volumineuse que chacun des pays européens pris séparément », souligne un expert dans le domaine de l’aérospatial qui ajoute : « En outre, ils disposent de capacité qui, à l’instant « t », ne sont pas forcément disponibles dans les armées européennes, en particulier pour le soutien logistique et le renseignement ».

Un cessez-le-feu pour gagner trois ans ? Poutine pourrait rebondir sur cette proposition en profitant de ce délai pour réorganiser lui aussi ses divisions militaires.

En trois ans, l’Europe de la défense peut voir le jour. A l’exception de la France, pendant plus d’un demi-siècle, les Européens ont acheté 60% de leurs armes aux États-Unis, d’où une dépendance technologique fort dommageable. On pourrait dire qu’ils l’ont fait de bon cœur tant ils étaient convaincus que le parapluie de Washington leur semblait inébranlable. Avec Trump, tout a changé.

Pierre Benoit