L’Europe sans boussole
Droits de douane, Ukraine, Palestine : dans ces trois dossiers, l’Europe montre son impuissance. Elle ne redressera pas la barre sans une profonde révision stratégique.
Voici donc venu le temps des prédateurs. L’accord inégal obtenu par Trump contre l’Europe en la preuve éclatante. Il permet de tripler les taxes douanières afin de financer la réindustrialisation des États-Unis, d’enrichir les pétroliers américains avec du gaz dont l’UE n’a pas vraiment besoin, de relancer les achats d’armement « made in USA » au moment la menace russe se précise sur le continent.
Avec cet accord s’achève la première séquence de l’ère Trump. Ce « deal » a surtout mis en lumière la faiblesse de l’UE à un moment crucial de son histoire. On verra très vite s’il reste quelque chose à négocier sur l’aluminium, l’acier, la pharmacie, le conseil des ministres de l’Union devra approuver le diktat de Trump en votant sur un texte à la majorité qualifiée.
Pour l’Europe, la suite du programme Trump s’annonce plus délicate encore. De cet épisode il restera que l’UE a montré en effet une faille impardonnable avec le refus de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Irlande d’instaurer un rapport de force. Trump va s’en souvenir : sur la scène internationale, il a déjà montré ses talents d’équilibriste et de girouette dans le seul but est d’apparaitre comme un « faiseur de paix ».
Premier exercice pratique : le conflit ukrainien. Depuis que le milliardaire républicain a adopté le narratif de Poutine au début de l’année, la « maison Europe » est ébranlée. Les chancelleries du continent n’ont qu’une crainte, celle de voir les Américains mettre un terme au soutien militaire à Kiev, d’être dans l’incapacité de prendre le relais pour la bonne raison que son industrie militaire ne le permet pas encore. Quant à la volonté politique de l’UE, elle n’est pas aussi intangible qu’il y paraît. Le nouveau chancelier allemand Friedrich Merz n’a pas encore fait livrer à l’Ukraine les missiles « Taurus » à longue portée promis à Zelensky, la Pologne est aujourd’hui dirigée par un parti nationaliste tenté par le repli isolationniste.
Second exercice : le Proche-Orient. Après vingt-deux mois de conflit, alors que la famine frappant les Gazaouis est avérée, les 27 pays de l’UE ont décidé à la mi-juillet de ne pas sanctionner Israël. Ils auraient pu le faire à peu de frais en suspendant provisoirement quelques un des échanges économiques engagés dans le cadre de l’accord d’association liant l’Union et l’État hébreu. La Hongrie était le chef de file des pays opposés à cette démarche.
Autre exemple, la Palestine. Au lendemain de l’annonce par Macron de la prochaine reconnaissance d’un État palestinien, Friedrich Merz précisait que celle-ci n’était pas à l’ordre du jour à Berlin. On peut comprendre le poids de l’Histoire. On comprend moins bien cette incapacité du poids lourd européen à saisir le moment historique que traverse l’Europe pour exister en tant que telle.
Jusqu’ici l’Europe était enfermée dans un « deux poids, deux mesures » entre son soutien à l’Ukraine démocratique et ses critiques modérées contre la coalition d’extrême-droite dirigée par Netanyahou.
Le diktat commercial de Trump met en lumière une soumission de l’Europe aux États-Unis qui risque d’obérer ses futures marges de manœuvre. Pour le plus grand plaisir de Poutine, Trump avait oublié de mettre dans la boucle l’Europe dans ses multiples tentatives de lancer un processus de paix entre la Russie et l’Ukraine. Le projet imaginé par Macron et l’Anglais Starmer, de garantir un futur accord de paix avec des contingents de militaires européens, risque de ne jamais voir le jour. Tout comme la reconnaissance de la Palestine par quelques pays européens supplémentaires ne va pas effrayer Netanyahou tant il est certain de l’appui sans limite de son comparse de la Maison blanche.
Le chaos international orchestré par Trump interroge aujourd’hui le projet européen sur les limites de sa souveraineté, sur la base même de ses valeurs fondatrices. Jusqu’à présent l’Union Européenne a toujours su rebondir dans les moments de crise : élargissement à 27 pays dans la foulée de la chute du mur de Berlin, réaction coordonnée au moment du Covid… Il ne faudrait pas en tirer des conclusions hâtives. Le basculement du monde auquel nous assistons nous oblige à imaginer un sursaut stratégique : face à la paralysie sur les crises d’aujourd’hui, l’UE doit s’interroger sur son mode de fonctionnement politique.
Peut-être verra-t-on alors ressurgir cette ancienne idée d’une Europe à deux vitesses. Au tournant du siècle ce concept avait beaucoup fait parler à Bruxelles. Aujourd’hui, une coopération renforcée existe de facto entre certains états membres : il faudrait la formaliser d’une façon ou d’une autre pour briser la paralysie du vote à l’unanimité. L’urgence est là.



