L’Europe, une puissance qui s’ignore

par Bernard Attali |  publié le 31/01/2026

On répète à l’envi que l’Europe est faible, dépendante, condamnée à subir. Cette fable fait le jeu de ceux qui veulent la marginaliser, et elle égare une Europe qui hésite encore à se regarder comme une puissance.

ASML, le géant néerlandais, qui fabrique des machines de pointe pour la production de semi-conducteurs utilisées par tous les fabricants de puces, présente ses solutions de lithographie panoramique sur son stand au salon du 8e CIIE à Shanghai, le 6 novembre 2025. ASML détient un quasi-monopole sur le secteur. (Photo Tang Ke / CFOTO via AFP)

Le président Trump méprise l’Europe. Il pourrait être surpris si on le mettait en face des réalités. Depuis des années, l’Europe se décrit elle-même comme un espace de régulation, de normes, de compromis. Elle parle marché intérieur, concurrence, conformité. Rarement de ses performances, ce qui est une erreur stratégique. Car derrière ce discours modeste, presque frileux, se cache une réalité brute : une partie essentielle de la puissance industrielle américaine dépend de productions européennes.

Les chiffres, lorsqu’on les regarde en face, sont sans ambiguïté. Quelques exemples.

Dans l’aéronautique, Boeing ne peut produire ni livrer sans l’Europe. Le 737 MAX, colonne vertébrale de ses ventes, est motorisé par le LEAP de CFM International, dont 50 % de la valeur industrielle repose sur Safran. Plus de 70 % des livraisons de Boeing en dépendent. Sans Safran, pas de moteur certifié ; sans certification européenne, pas d’accès aux marchés mondiaux.

Dans l’automobile électrique, Tesla dépend largement d’équipementiers européens. Valeo, Bosch ou ZF fournissent moteurs, électronique de puissance et systèmes d’assistance. Or, 40 à 50 % de la valeur d’un véhicule électrique se situe chez les équipementiers. Le contenu technologique est souvent européen quand l’assemblage est américain. En pharmacie, Novo Nordisk contrôle environ 50 % du marché mondial de l’insuline ; plus de 60 % des patients diabétiques américains dépendent de ses produits. Dans la bioproduction, Sanofi, Lonza, Sartorius et Merck KGaA fournissent l’essentiel des capacités et équipements ; plus de 70 % des équipements de bioproduction avancée utilisés aux États-Unis sont européens.

Dans les semi-conducteurs, ASML détient 100 % du marché mondial de la lithographie EUV. Chaque machine vaut près de 200 millions d’euros. Sans ASML, pas de puces avancées, pas d’IA compétitive, pas de supériorité technologique américaine.

Agriculture : intrants européens et productivité américaine

Et dans l’agriculture, la dépendance américaine à l’Europe est également méconnue. Bayer et BASF figurent parmi les tout premiers fournisseurs mondiaux d’herbicides, fongicides et insecticides. À eux deux, ils représentent plus de 40 % du marché mondial de la protection des cultures. Les exploitations américaines utilisent massivement ces molécules, souvent sans alternatives domestiques équivalentes à court terme. Les technologies de sélection avancée, de traitement des semences et de protection génétique développées en Europe irriguent l’agriculture américaine. Elles conditionnent les rendements, la résistance aux maladies et la stabilité des récoltes. Yara, leader mondial des engrais azotés et de la nutrition des plantes, est un fournisseur clé du marché nord-américain. Les États-Unis restent structurellement dépendants d’importations pour une part significative de leurs intrants fertilisants, en particulier pour les produits à haute efficacité environnementale.

Sans intrants européens — produits phytosanitaires, semences, engrais, technologies de précision — l’agriculture américaine perdrait une part substantielle de sa productivité. Autrement dit, l’Europe ne fournit pas seulement des biens industriels : elle contribue directement à nourrir l’Amérique.

On pourrait d’ailleurs élargir le propos : les Européens ne manquent pas d’armes de dissuasion dans le domaine financier. Ils sont détenteurs d’une partie des titres de la dette publique américaine. Que deviendrait le dollar si les banques centrales européennes s’en délestaient ? Que deviendraient les banques américaines si on leur demandait de respecter les règles prudentielles de Bâle pour pouvoir opérer en Europe… etc., etc.

Assumer une puissance politique

En fait, le problème n’est pas économique. Il est politique. Les États-Unis instrumentalisent les nombreux domaines dans lesquels ils ont un avantage stratégique. L’« Inflation Reduction Act » mobilise 369 milliards de dollars pour sécuriser leurs chaînes de valeur. L’Europe, elle, courbe l’échine : elle continue de considérer ses propres champions comme de simples sous-traitants soumis à une concurrence interne exacerbée, sans capacité de contre-offensive.

Il faut en finir avec nos complexes. Sans arrogance mais sans pusillanimité. Dans un monde de plus en plus conflictuel, la puissance qui n’est pas pensée est une puissance qui s’abandonne. La question n’est donc pas de savoir si l’Europe a des atouts en matière industrielle et agricole. Les chiffres sont là. Il faut juste assumer ce que nous sommes. L’histoire est formelle : les guerres ne se perdent pas seulement par manque d’armes mais surtout par manque de confiance.

Bernard Attali

Editorialiste