L’IA mène-t-elle au désastre ?

par Gilles Bridier |  publié le 16/11/2025

Rupture épistémologique, bulle boursière, bouleversement du marché de l’emploi, captation de l’énergie… L’intelligence artificielle sera-t-elle un cavalier de l’Apocalypse version numérique ?

Des visiteurs découvrent les produits et solutions d'IA industrielle sur le stand Siemens lors de la 8e CIIE à Shanghai, en Chine, le 6 novembre 2025. (Photo : CFOTO / NurPhoto via AFP)

« L’IA est le cheval de Troie du renoncement de nous-mêmes », alerte le philosophe Eric Sadin dans Libération. Spécialisé dans l’observation des technologies numériques et leurs effets psychiques, il dénonce le risque d’une soumission des consciences à des automates qui, déjà, acquièrent le statut de « coachs psychologiques ».

« Les progrès technologiques rapides dans le domaine de l’Intelligence artificielle remettent en question ce que signifie d’être humain », a déjà mis en garde l’Unesco. Et fin octobre, pas moins de sept cents personnes, des politiques, des chercheurs et des célébrités de tous horizons ont réclamé dans une pétition l’arrêt du développement d’une intelligence artificielle générative capable de surpasser les capacités humaines.

Ces personnalités, qui ont été rejointes par des figures de la tech de chez Apple ou Virgin, réclament qu’un consensus scientifique établisse, pour le moins, si cette évolution peut être contrôlée et sécurisée avant d’en poursuivre le développement. Et surtout que cette révolution de l’IA s’appuie sur l’approbation de la population. Car une rupture épistémologique pour l’humanité telle que l’IA, qui bouleverse les interactions entre les individus et leur rapport à leur environnement, ne peut être laissée à la seule initiative de quelques « ingénieurs du chaos » soutenus par ceux qui n’y voient que la promesse d’une productivité accrue. Mais cette pétition est fort peu susceptible d’être entendue à la Maison Blanche tant que Donald Trump, qui a consacré l’IA comme élément majeur de la domination du monde par les États-Unis, y résidera. Or, le scénario dénoncé par ces personnalités est exactement celui qui se dessine. À Pékin comme à Washington, d’ailleurs.

Déjà, se fondant sur les potentialités de l’IA, les investisseurs se ruent sur le fabricant de puces Nvidia dont la capitalisation boursière a atteint des sommets stratosphériques, dépassant fin octobre 5000 milliards de dollars et faisant courir le risque d’une explosion de la bulle numérique. Les fondamentaux sont balayés. La start-up OpenAI, créateur de ChatGPT, est valorisée 500 milliards de dollars alors que ses pertes ont atteint 12 milliards sur le seul troisième trimestre 2025.

Toutes ces entreprises se font la courte échelle. Le cours de l’action Nvidia a grimpé de 1000% en moins de trois ans, boostée par ChatGPT, cette IA étant elle-même vitaminée par le fabricant de puces devenu actionnaire de sa maison-mère au côté de Microsoft lui-même fort de plus de 4000 milliards de capitalisation boursière cet été. On pourrait multiplier les séquences de cette valse folle dans laquelle les leaders du secteur – Google, Meta, Oracle, Amazon… tous dans la course à l’IA – vont investir quelque 5200 milliards d’euros en cinq ans pour la seule intelligence artificielle selon le conseil en stratégie McKinsey. Avec, dans ce tourbillon, une consommation d’énergie des data centers du niveau d’un pays comme le Japon!

Alors que la bulle boursière n’en finit pas d’enfler, le marché de l’emploi est d’ores et déjà affecté dans les fonctions où l’homme est mis en concurrence avec les robots. Chez Amazon, quelque 30.000 emplois vont disparaître à cause de l’IA mais, compte tenu des recrutements dans d’autres fonctions, 14.000 postes devraient finalement disparaître. Microsoft a annoncé 15.000 suppressions d’emplois en deux vagues. La banque américaine Goldman Sachs prévoit que le quart des fonctions dans le monde pourrait devenir automatisées, avant tout dans les tâches administratives, juridiques et d’ingénierie. Dans ces fonctions, l’insertion des jeunes diplômés est d’ores et déjà rendue plus difficile. « En 2025, les recrutements de cadres débutants devraient de nouveau chuter (-16 % après -19 % en 2024) », constate l’Apec (spécialiste de l’emploi des cadres) pour la France. Les études de deux universités américaines vont dans le même sens. Car les tâches confiées aux collaborateurs juniors passent à l’IA, même si d’autres facteurs exogènes peuvent expliquer le doublement de la durée de recherche d’emploi pour les Bac+5 en deux ans.

Certes, comme toute innovation majeure, l’IA va créer des emplois qui n’existent pas aujourd’hui, mais pas à l’échelle des suppressions. Elle va aussi soulager les salariés des tâches les plus fastidieuses mais pourrait avoir « un coût psychologique élevé », à cause des nouveaux standards de productivité qui l’accompagne, analyse Gregory Verduro dans son livre « L’IA et l’emploi » cité par Le Monde. Une part de l’humanité craint d’avancer vers le précipice, et le monde a peur du vide.

Gilles Bridier