Libre-échange : la fin du dogme
Clément Beaune, haut-commissaire au Plan, propose de protéger l’industrie européenne derrière un mur douanier. Dans un monde radicalement neuf et dangereux, on aurait grand tort de rejeter cette idée dérangeante sans y réfléchir.
Repris par Le Monde, le rapport publié lundi 9 février par le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, organisme public rattaché à Matignon, devrait mettre fin une fois pour toutes à la naïveté du dogme libre-échangiste qui domine encore la politique économique européenne. Sous la houlette de Clément Beaune, haut-commissaire, et Thomas Gjrebine, économiste au CEPII (*), il met en garde contre la puissance du « rouleau compresseur » chinois lancé contre l’industrie européenne et propose – rien de moins ! – de mettre l’industrie européenne à l’abri d’un tarif douanier général de 30 %.
Un rapport qui bouscule la doctrine européenne
Pour comprendre l’importance de son analyse, il faut revenir – rapidement – aux bases théoriques du commerce international, posées jadis par un économiste anglais nommé David Ricardo. Pour cet intellectuel libéral du début du XIXe siècle, chaque pays a intérêt à se spécialiser dans ce qu’il sait le mieux faire, quitte à importer les biens où il possède une moindre efficacité. Une fois les rôles ainsi distribués, l’échange se développe à l’avantage de tous, en tout cas avec des gains croisés supérieurs à l’absence d’échange. Exemple trivial et théorique : si, à coût égal, la France fait de meilleurs vins et l’Allemagne une meilleure bière, la première a intérêt à se spécialiser dans la viticulture et la seconde dans la brasserie. Grâce à l’échange vin contre bière, les deux pays y gagnent.
Mais que se passe-t-il si l’un des deux pays acquiert un avantage comparatif dans les deux spécialités ? C’est tout simple : le libre-échange profitera au plus fort et non à l’autre, qui verra ses producteurs des deux secteurs progressivement exclus du marché. Telle est, sommairement résumée, la situation qui prévaut désormais dans les échanges avec la Chine. Pendant longtemps, on a cru que l’industrie chinoise obéissait à la loi de Ricardo : grâce à sa main-d’œuvre à bas coût et à son savoir-faire dans la production de masse, elle se spécialisait dans les produits courants, plutôt bas de gamme. Ses concurrents – l’Europe notamment – pouvaient s’en sortir en concentrant leurs forces industrielles sur les biens plus sophistiqués à haute valeur ajoutée (les produits de luxe, l’aéronautique, les machines-outils, etc.).
Malheureusement, les Chinois sont tout aussi stratèges que les autres et disposent de travailleurs à la fois nombreux, de mieux en mieux formés et nettement moins payés qu’en Europe ou aux États-Unis. Ils sont désormais capables de surpasser leurs concurrents occidentaux dans tous les secteurs, du produit le plus simple au plus élaboré, du tee-shirt Shein aux applications les plus en pointe de l’intelligence artificielle. La Chine est ainsi devenue l’usine du monde, susceptible, à terme, de réduire à la portion congrue les autres industries de la planète.
Un « mur douanier » à 30 % : l’idée Beaune
Dans ces conditions, la loi de Ricardo ne fonctionne plus : bousculée dans tous les domaines, l’industrie européenne court le risque d’être marginalisée, jetant dans le sous-emploi les ouvriers et des ingénieurs du Vieux Continent, déjà cruellement éprouvés par la mondialisation des dernières décennies. Rappelons, au passage, que la désindustrialisation de régions entières a fourni aux populistes l’un des principaux thèmes de leur funeste propagande.
D’où la proposition de Clément Beaune, qui vient ébranler le dogme libre-échangiste sur lequel s’est appuyée la politique européenne depuis les années 1980. On peut ensuite discuter de la pertinence d’un niveau si élevé de droits de douane – 30 %, ce qui renchérit d’autant le prix des produits importés – ou disserter à loisir sur les dangers du protectionnisme, qui sont bien réels. Mais il est clair que l’enfermement dans les idées toutes faites du libéralisme à front bas nous envoie dans le mur.
(*) Centre d’études prospectives et d’informations internationales



