L’idée primaire des primaires

par Boris Enet |  publié le 28/05/2025

Le brouillard rose évoqué par Laurent Joffrin dans l’édito du 28 mai s’épaissit davantage avec la sempiternelle primaire. Un processus hors sol qui masque mal un clivage irréductible entre deux pôles.

Francois Ruffin à Pantin, le 29 janvier 2025. Le Nouveau Front Populaire organisait ses voeux pour perpétuer une dynamique d'union de la gauche. (Photo de Daniel Perron / Hans Lucas via AFP)

Profondément fracturées, les gauches l’étaient sur l’orientation et le sont aujourd’hui sur les valeurs et les grands principes. Comme si cela ne suffisait pas, elles parviennent à poursuivre leurs querelles sur un processus qui n’a aucune chance de voir le jour. Les principaux protagonistes crédibles de ces pôles profondément antagonistes rejettent l’idée de primaire. Qu’à cela ne tienne, certaines, comme Marine Tondelier (EELV), préfèrent malgré tout alimenter le mythe, quitte à profondément décevoir, une fois encore.

Qu’y a-t-il de commun entre Raphaël Glucksmann et Jean-Luc Mélenchon ? L’un et l’autre poursuivent des projets politiques suffisamment élaborés pour savoir qu’ils sont incompatibles en termes d’objectifs, de méthodes et d’alliances. L’un comme l’autre ont donc décliné toute possibilité de mener campagne ensemble dans le cadre d’une primaire des gauches.

Mais, plafonnées à 30%, les forces traversées par ces contradictions, font mine de pouvoir les dépasser. Prises en défaut en termes d’élaboration politique et de renouveaux des logiciels, elles refourguent l’énième épisode d’un feuilleton déjà vu. Dans un éventuel débat à couteaux tirés, les plus radicaux emportent la partie, avant de s’effondrer devant les français. L’exercice n’est en effet pas de même facture s’il s’agit de convaincre un « camp » ou l’ensemble du corps électoral.

Dans le cas présent, on se demande ce qui peut encore réunir deux courants devenus irréconciliables, non par nature, mais par cheminement politique. L’Europe ? Le souverainisme n’est aucunement soluble dans un fédéralisme revendiqué. La politique étrangère ? La défense d’une démocratie européenne attaquée est antinomique terme à terme avec les excuses prêtées à un impérialisme de boucher, menaçant les frontières et pactisant avec les régimes autocratiques les plus abjects. La politique économique ? En dehors de principes généraux sur la fiscalité redistributive, les uns rejouent mai 1981 dans le contexte d’une économie ouverte, quand les autres plaident pour des régulations continentales gages d’efficacité. La laïcité ? Les défenseurs intransigeants de la loi de 1905 et les pourfendeurs de l’islamisme sont vilipendés par ceux considérant les frères musulmans comme de malheureuses victimes de « l’islamophobie ». La transition énergétique ? Les uns soutiennent un mix faisant la part belle au nucléaire, quand les autres prétendent que les énergies renouvelables se suffisent à elles-mêmes.

La liste est longue. Sans fin, en réalité. Elle témoigne d’une rupture, assumée et désormais enracinée sous la baguette de la France Insoumise. On peut continuer à détourner le regard, à la manière d’une partie des petites formations de gauche, considérant que leur salut et leur existence même, dépendent de la capacité de la gauche à entretenir le mensonge. C’est une duperie de l’électorat, mais aussi un risque majeur dans un contexte international qui appelle des réponses claires, loin des synthèses improbables et des calculs boutiquiers.

Dans l’improbable hypothèse d’une coalition victorieuse de ces blocs, il ne faudrait pas attendre deux mois pour qu’une telle gouvernance ne vacille. Le vrai Front Populaire, porté par un élan de masse autrement plus sérieux, se fracturait en quelques mois sur la politique de relance économique et le soutien pratique à l’Espagne, dans un contexte inéluctable de marche à la guerre.

La série B du NFP, même dans une nouvelle mouture, ne résisterait pas aux épreuves, à moins que l’un des deux pôles ne se soumette à l’autre. C’est ce qu’ont fait peu ou prou les dirigeants actuels de la gauche de gouvernement, d’Olivier Faure à Marine Tondelier, avec le succès que l’on connait. C’est ce sur quoi ne parvient pas à trancher le Parti socialiste, incapable de retrouver nettement sa culture de gouvernement, débarrassé de l’acculturation à LFI.

Bien sûr, les plus optimistes indiqueront que Ruffin n’est pas Mélenchon et que la brochette de purgés est désormais fréquentable, à l’écart de la meute. Humainement, très probablement. Mais la gauche n’a plus le luxe d’être un salon de mondanités. Son pôle europhile, républicain et démocratique doit désormais s’organiser et se structurer. Sans cela, la traversée du désert sera longue.

Boris Enet