L’immobilisme, ce poison qui tétanise l’Europe
Méprisée par Washington, Moscou et Pékin, l’UE doit réinventer sa contre-attaque économique, culturelle et militaire. Ses adversaires veulent sa fin ; elle doit leur opposer la volonté d’un noyau dur de pays volontaires, grâce au principe des coopérations renforcées.
Face aux coups de boutoir de Moscou comme de Washington qui souhaitent sa désintégration, l’Union européenne n’est pas condamnée à l’immobilisme. Mais elle est prisonnière d’une gouvernance à vingt-sept qui empêche les prises de décision rapides sur des dossiers stratégiques. Des solutions existent : le principe des coopérations renforcées permet à un noyau de pays de passer outre l’attentisme ou le veto des autres membres. Mais l’Europe ne peut attendre de ses adversaires qu’ils approfondissent l’Union à sa place. Toute consolidation implique des prises de risques dans sa confrontation avec les empires menaçants. Les coopérations renforcées sont un outil à double tranchant, et pour l’instant, l’UE piétine.
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, le renversement des alliances dans la guerre en Ukraine, l’oukase des droits de douane américains et les attaques contre le multilatéralisme, l’UE semble bien transparente, pour ne pas dire humiliée, en tout cas politiquement. Elle encaisse les coups et fait le dos rond, incapable de construire une stratégie pour répliquer à ces agressions, tant les options respectives des vingt-sept divergent. Au-delà même de la situation en Ukraine, entre certains voulant à tout prix ménager leurs entrées auprès de Trump comme l’Italie ou l’Allemagne, d’autres qui flattent Vladimir Poutine comme la République tchèque ou la Slovaquie, et ceux qui regardent intensément des deux côtés comme la Hongrie, l’exécutif européen semble tétanisé. Il prête le flanc aux attaques polymorphes qui proviennent des États-Unis et de la Russie ainsi que des groupes identitaires qui, au sein même des vingt-sept, donnent de la voix, soutenus en cela par Washington comme par Moscou.
Contre l’immobilisme, les traités européens prévoient la possibilité d’instaurer des coopérations renforcées pour les États qui souhaiteraient, sur des dossiers spécifiques, approfondir plus rapidement leur coopération sans être freinés par les autres. Le Traité de Lisbonne de 2007 fixe un seuil minimum de neuf états pour soumettre le projet à la Commission qui, après un vote du Conseil à la majorité qualifiée, doit obtenir l’approbation du Parlement européen. Toutefois, dans le domaine de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune), seul le Conseil est saisi par les États membres intéressés, mais il doit statuer à la majorité. Et le Parlement est simplement informé. Enfin, dans le domaine strictement militaire, l’Agence européenne de défense est ouverte à tous les membres qui souhaitent coopérer pour améliorer les capacités de leurs armées.
Sur le papier, les coordinations renforcées permettent d’accroître la réactivité du noyau de pays qui y participent. Mais elles font aussi courir le risque que se développe le concept d’une Europe à la carte, ou pour le moins à plusieurs vitesses, comme le revendiquent plusieurs partis souverainistes. Quelle que soit la terminologie, l’UE risquerait la désintégration si seul un noyau dur de ses membres devait bâtir des stratégies sans disposer à minima du soutien des autres États. Ainsi les coopérations renforcées pourraient-elles engendrer des effets collatéraux qui l’affaibliraient et seraient préjudiciables à toute revendication sur la scène géopolitique, soit l’inverse de l’objectif recherché.
Reste à savoir si, après une période consacrée à l’élargissement de l’Union, il n’est pas devenu urgent de revenir à une phase d’approfondissement initiée par un groupe resserré de membres. Les orientations de la stratégie de défense nationale présentée par Donald Trump ne laissent planer aucun doute sur sa vision d’une Europe menacée selon lui « d’effacement civilisationnel » et sur sa volonté de travailler avec une mosaïque de pays isolés et alignés sur la défense des intérêts américains. Donc hors d’une structure fédéraliste pour empêcher toute politique concertée. Les partis identitaires feront leur miel de cet appel à une vassalisation heureuse. L’UE, condamnée par certains, est aujourd’hui à la croisée des chemins : veut-elle exister ?



