L’insurrection qui ne vient pas

par Boris Enet |  publié le 21/09/2025

La radicalisation verbale des extrêmes, qui fantasment un pays au bord du chaos, alimente une entreprise de désinformation perpétuelle. La démonstration est aisée même s’il n’y a pas de quoi s’en réjouir : derrière la posture, le renoncement progresse.

Rassemblement place de la Bastille, le 18 septembre 2025, lors d'une journée de grève nationale et de manifestations à l'appel des syndicats contre le budget de l'État. Les jours précédents, une source proche des autorités estime que quelque 800 000 personnes devraient manifester. (Photo : JULIEN DE ROSA / AFP)

L’imprégnation des discours radicaux de LFI et du RN dans le débat public laisse penser que le pays est quotidiennement à feu et à sang, au point de risquer un effondrement imminent. Alors, regardons les chiffres des mobilisations sociales des 40 dernières années, notamment dans la jeunesse scolarisée. En 1986, lors de la vague de contestation contre le projet Devaquet de sélection à l’entrée des universités, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua – peu suspecté de sympathies avec les coordinations étudiantes et le futur sénateur Assouline, dénombrait 1.576 manifestations, dont 495.000 participants à Paris et 1.870.000 en province. De quoi comparer la mobilisation de l’époque à celle du mouvement lycéen contre la loi Debré de 1973. En 1990, la mobilisation réclamant des moyens à Lionel Jospin, ministre de l’Éducation du gouvernement Rocard ? 260.000 manifestants rien qu’à Paris. La lutte contre le projet de « Smic jeune » souhaité par Édouard Balladur en 1993, dans un gouvernement de cohabitation, culmine avec une manifestation parisienne à 200.000 personnes selon la police et près d’1.300.000 dans le reste du pays. En 2005, face au CPE de Dominique de Villepin, la mobilisation rassemble 1.055.000 manifestants à Paris.

Les chiffres sont têtus : les quelques 590 actions recensées par la place Beauvau à l’occasion de la journée « Bloquons tout » du 10 septembre, réunissant 197.000 manifestants ou même les 500.000 du 18 septembre dont 55.000 à Paris, inférieures aux projections des renseignements territoriaux, dressent un constat sans appel. Rapportées à une population qui a augmenté de 12 millions de personnes en 40 ans, il n’y a pas de regain de mobilisation sociale, et encore moins de préfiguration insurrectionnelle en dehors de celle imaginée par un vieux stratège populiste adulé par sa garde rapprochée. Le pouvoir, sous toutes ses formes, isole.

Faudrait-il s’en réjouir ? Non. La fatigue démocratique est perceptible. Si la droite a effectivement perdu la bataille sociale car elle est largement perçue comme l’amie inconditionnelle de factions d’une richesse ostentatoire et obscène, la gauche n’est nullement en mesure de lui damer le pion lorsqu’elle descend dans la rue. Loin de la « déferlante » souhaitée par les Insoumis dans leur communication, loin même de la lettre de la direction du Parti socialiste annonçant fièrement que « le pays était dans la rue ». La réalité est autre. Les chiffres d’audimat des émissions politiques, le taux de participation attendu pour les prochaines échéances prévisibles ou suspectées, indiquent un pays qui croit de moins en moins en ses chances pour faire face aux défis du temps, lassé de querelles intestines parfois surjouées.

Si la gauche était à nouveau en capacité d’offrir une alternative crédible, si sa parole était largement entendue et partagée dans la population, ses cortèges seraient autrement plus fournis. C’est aussi un drame du mélenchonisme depuis une petite décennie, que de l’avoir enfermée dans un déni pathologique.

Boris Enet