Londres : la manif de la haine

par Boris Enet |  publié le 14/09/2025

Les rues de Londres ont été le théâtre d’une démonstration de force samedi 13 septembre. Au menu : xénophobie, racisme ordinaire et dévotion à Charlie Kirk. Dans un pays qu’on croyait immunisé contre l’extrémisme…

À l'invitation de l'ancien leader de la Ligue de défense anglaise Tommy Robinson, des manifestants brandissent des drapeaux anglais (Union Jack et St George's) lors du rassemblement « Unite The Kingdom » sur le pont de Westminster, face au Parlement, le 13 septembre 2025 à Londres. (Photo Christopher Furlong / Getty Images via AFP)

Ce Royaume exotique post-Brexit vient de voir défiler des hordes de gens ordinaires unis par la haine, à l’appel d’un ancien hooligan de renom, Tommy Robinson, qui sévit depuis plus de dix ans dans le débat public britannique. Le nombre de participants est historique avec une estimation policière, confirmée par le Guardian, oscillant entre 110.000 et 150.000 personnes. Autre enseignement clé : la « working class » a massivement déserté le Labour, et la tête de Keir Starmer était mise à prix dans la manifestation. Elle ressemblait ce samedi aux films de Ken Loach, évoquant l’ubérisation et la précarité des générations nouvelles des plateformes mondialisées sans foi ni loi, dont le débouché politique est malheureusement celui de l’extrême-droite. Et c’est évidemment le plus grave.

Ici, pas de rassemblements cravatés de gens de bonne famille, jadis violents et identitaires avant de se reconvertir en rétrogrades présentables aux côtés du RN français, de Fratelli d’Italia, ou des escouades de l’extrême-droite d’Europe centrale. Non, on est venu en famille, à l’appel de groupuscules dont la matrice est ouvertement trumpiste, radicale et identitaire. Les participants étrangers le confirment. Aux côtés d’Éric Zemmour, on trouve l’ex conseiller de Trump, Steve Banon et d’autres xénophobes décomplexés, dans une exigence de liberté de parole comparable à J.D Vance. L’assassinat de Charlie Kirk, intervenu deux jours plus tôt, a probablement servi de catalyseur à cette masse hétéroclite dont le creuset ne fait aucun doute : dehors les étrangers, à bas l’État de droit et laissez-nous haïr en toute liberté.

Bien sûr, les tensions communautaires ne sont pas nouvelles au Royaume-Uni. Ces derniers mois, des heurts d’une grande violence ont enflammé le pays, allant jusqu’à brutaliser les demandeurs d’asile. Dès juillet 2024, l’extrême-droite activiste réunissait déjà près de 30.000 personnes mais un cap a été franchi ce week-end. Longtemps, les organisations antiracistes, structurées par l’extrême-gauche, le Labour et ses puissants relais dans le monde syndical parvenaient à mobiliser massivement. Hier, la contre-manifestation à l’appel de Stand Up to Racism UK, a réuni 5.000 personnes.

Le second étonnement tient à l’incapacité historique de l’extrême-droite à mobiliser les foules au Royaume-Uni. Même durant les années 1930, la tentative de structuration d’un parti fasciste sur le modèle hitlérien avait fait chou blanc tandis que les démocraties libérales du continent s’effondraient comme châteaux de cartes. Si le moteur du Brexit a été propulsé par les questions de migration et de souveraineté, si Nigel Farage a été un temps l’espoir de la galaxie nationaliste, force est de constater que ce dernier est, depuis hier, dépassé sur sa droite.

Autour du fondateur de l’English Defence League, groupuscule violent des années 1990, la meute réunie a pris conscience de sa force et des moyens désormais à sa disposition. Elon Musk, présent par vidéo, ne s’y est pas trompé : « Que vous choisissiez ou non la violence, la violence viendra à vous. » Idole de la galaxie identitaire française, et multi-condamné, Tommy Robinson annonce « le début d’une révolution culturelle » en écho au trumpisme conquérant dans le pays de l’Oncle Sam, dont la base réclame le retour à la guerre de sécession, jamais digérée.

Un énième signal d’alarme pour l’ensemble des forces démocratiques et progressistes afin qu’elles reprennent le chemin du combat pour les valeurs. Paradoxalement, les forces productives du grand continent ont un besoin impérieux de l’immigration, menacées par la trajectoire démographique continentale et britannique. De quoi alimenter les fantasmes du grand remplacement. Les progressistes ne pourront parvenir à convaincre de la nécessité d’apports migratoires qu’en proposant dans le même temps un modèle de société dont les richesses sont mieux partagées, à l’écart des ghettos et des fins de mois difficiles. Sinon, la foule haineuse qui a déferlé samedi à Londres trouvera le costume et les prophètes pour se muer en véritables ligues fascisantes du XXIe siècle. Elle en possède depuis peu l’idéologie.

Boris Enet