L’opium du peuple

par Bernard Attali |  publié le 01/10/2025

Les États-Unis ont toujours entretenu un rapport particulier avec la religion. La formule « In God We Trust » orne chaque dollar et les présidents prêtent serment sur la Bible. Cette tradition de tolérance se transforme aujourd’hui en une offensive politique où la religion, loin de demeurer une affaire privée, veut s’imposer dans les institutions.

Un manifestant brandit une croix devant la Cour suprême lors de la 52e Marche "For Life" (anti-avortement et anti-euthanasie) à Washington, le 24 janvier 2025. (Photo de Bryan Dozier / Middle East Images via AFP)

Depuis deux décennies, les évangélistes et la droite chrétienne se sont dotés d’un véritable arsenal politique : think tanks, associations militantes, financements électoraux. Leur influence est particulièrement visible dans les États conservateurs comme le Texas ou la Floride, dont les législations se multiplient pour aligner l’espace public sur des normes morales chrétiennes.

En mai 2025, le gouverneur du Texas a signé une loi exigeant que chaque salle de classe affiche les Dix Commandements. Dans le même État, le procureur général encourage la récitation de la prière du Seigneur dans les écoles, tandis que d’autres textes cherchent à restreindre les discussions sur le genre. Enfin un « bureau de la foi » vient d’être créé à la Maison-Blanche ! Le sabre et le goupillon !

Ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie politique assumée, confortée par une Cour suprême remodelée sous Donald Trump. En témoigne l’arrêt Roe v. Wade sur le droit à l’avortement. Cette décision consacre l’influence directe d’une vision religieuse et conservatrice sur la justice américaine. Et elle ouvre une ère d’incertitudes : si un droit aussi fondamental peut être remis en cause, qu’en sera-t-il demain de l’éducation scientifique, des droits des minorités sexuelles, des questions de santé publique ?

Pourtant, les données sociologiques semblent contredire cette vague. Selon le Pew Research Center, la part des chrétiens dans la population américaine est passée de 78 % en 2007 à 62 % en 2023, tandis que les « nones » (sans religion déclarée) représentent désormais 28 % des adultes. Or ce déclin démographique n’a pas affaibli le poids politique des croyants conservateurs. Bien au contraire, leur mobilisation électorale, leur discipline militante et leur ancrage local leur donnent un rôle déterminant dans la vie politique. Pour résumer : moins de chrétiens en religion et plus de religieux en politique.

Ce retour de flamme est d’abord l’expression d’une peur. Face à la mondialisation, à l’immigration, aux mutations sociétales, une partie de l’Amérique se sent dépossédée. La foi devient alors un langage de revanche culturelle, une promesse de retrouver la « vraie Amérique », biblique et immuable. Cette instrumentalisation du sacré est aussi l’un des moteurs de la polarisation américaine : d’un côté, les grandes métropoles sécularisées et cosmopolites, de l’autre, une Amérique rurale et religieuse pour qui la foi est indissociable de l’identité nationale.

Cette fracture affecte l’essence de la démocratie américaine. Lorsque la loi est dictée par une vérité religieuse présentée comme absolue, le débat public devient très difficile. La négociation et le compromis, moteurs de toute démocratie, cèdent la place à l’affrontement entre camps irréconciliables. Le risque est double : d’une part, l’érosion du principe de neutralité de l’État, pilier du système américain depuis Jefferson et Madison ; d’autre part, la réduction progressive des droits fondamentaux au nom d’une morale religieuse. Mais une démocratie fondée sur le pluralisme ne peut survivre si une vérité religieuse prétend se substituer à la loi commune.

Enfin, l’affrontement entre croyance religieuse et liberté individuelle que l’on observe aux États-Unis offre au reste du monde un redoutable modèle : elle légitime d’autres régimes qui, eux aussi, instrumentalisent la foi pour réduire les droits. En Inde le gouvernement de Narendra Modi veut imposer l’hindouisme comme religion d’État. Nous savons ce qu’il en est en Israël, en Iran, en Turquie, en Afghanistan, etc…

L’histoire américaine a souvent montré sa capacité à absorber les tensions et à préserver ses équilibres démocratiques. Mais si la religion devient un instrument partisan, si l’identité nationale se confond avec une foi particulière, alors la promesse fondatrice des États-Unis – liberté et égalité pour tous, indépendamment des croyances – risque de se muer en privilège pour quelques-uns.

Serons-nous épargnés par le phénomène ? Jusqu’à présent notre pays a toujours considéré que la religion relevait de la sphère privée. Ce principe demeure, heureusement, en dépit de plusieurs offensives bruyamment menées à droite par une presse d’inspiration vichyste. Certains dévots vous donneraient envie d’être un mécréant. Il faut espérer que nous saurons rester fidèles à l’héritage de Voltaire.

Bernard Attali

Editorialiste