L’optimisme, sport de combat

par Bernard Attali |  publié le 06/01/2026

L’an dernier, comme tous les ans à pareille époque, nous avons échangé des vœux de bonne année. Santé, paix, stabilité, démocratie, responsabilité. Des vœux raisonnables. Le résultat : catastrophique.

Bernard Attali, ancien délégué à l’aménagement du territoire (DATAR)

Tout a commencé avec le retour de Donald Trump. Un retour annoncé, redouté, analysé, puis accueilli avec cette lassitude polie qui tient désormais lieu de stratégie occidentale. Le monde a pris note, puis a changé de sujet.

Pendant ce temps, la guerre en Ukraine a continué. Non plus comme une urgence, mais comme un décor. Une guerre installée, normalisée. Les mots se sont usés. On ne parle plus de paix, à peine de victoire, mais de « tenue dans la durée », formule commode pour transformer une tragédie en mode de gestion. L’Europe a continué d’expliquer – avec un courage inouï – que la situation était grave.

La guerre au Proche-Orient, elle, a résisté à cette banalisation. Trop chargée moralement pour être pensée sans fracture. Le conflit est devenu un champ de bataille symbolique où l’indignation s’est fragmentée, hiérarchisée, instrumentalisée. Les morts se sont accumulés pendant que le débat portait surtout sur la manière correcte de commenter l’horreur sans trop s’engager. Sauf pour les partisans du Hamas, fanatiques, prêts à tout pour masquer les horreurs du 7-Octobre.

Partout le droit international a été bafoué. Ce qui vient de se passer au Venezuela n’est pas une surprise mais un prolongement.

France : instabilité politique et dette

La France, fidèle à son génie propre, a vécu une autre catastrophe : un retour à la IVème République. Un pays sans budget, mais riche en premiers ministres. Les gouvernements se sont succédé comme des intérimaires, chacun promettant la stabilité que le précédent avait échoué à produire. L’État a fonctionné par inertie, ce qui, en France, tient lieu, maintenant, de compétence supérieure.

Pendant que l’exécutif tournait en rond, la dette publique, elle, avançait droit. En 2025, elle a dépassé 3 480 milliards d’euros, soit environ 117 % du PIB, sans décisions claires ni trajectoire crédible. Un record tranquille, battu sans sursaut, comme si l’endettement était devenu une donnée naturelle, au même titre que la météo.

Fractures politiques, dérives idéologiques et médiatiques

Dans ce climat, le Rassemblement national a poursuivi sa progression, méthodiquement, sans avoir besoin de convaincre. Il lui a suffi d’attendre. À force de déceptions cumulées, une partie croissante de l’électorat semble l’avoir choisi. Non pas par adhésion mais juste pour voir.

En miroir, la gauche sociale-démocrate s’est affaissée sans fracas. Pas de grande défaite, pas de drame fondateur : une évaporation. À force de reculades baptisées compromis, à coup de petites ambitions et de grands renoncements, elle n’a pas été battue. Elle ne s’est même pas battue. Elle s’est rendue invisible.

De son côté, une partie de la gauche radicale a offert en 2025 un spectacle que l’on croyait relégué aux marges de l’histoire : la banalisation d’un antisémitisme recyclé sous les habits de l’antisionisme. Pas toujours des slogans explicites, mais des complaisances, des silences, des refus de nommer. L’antisémitisme s’est relativisé et l’universalisme rejeté à droite est devenu optionnel à gauche.

À cette fatigue morale s’est ajoutée une autre dérive, plus silencieuse encore : la montée d’une presse de droite réactionnaire puissante, décomplexée, moralisante, bigote, et dont certains accents semblaient ressusciter la France d’avant la honte, celle de Vichy. Rien d’illégal, rien de clandestin. Au contraire : une visibilité assumée, une influence revendiquée, une respectabilité de façade, une croisade financée par quelques poches profondes.

Ainsi s’achève une année, sans réveil collectif, sans décision fondatrice. Une année qui a mal tourné, mais jamais assez pour provoquer autre chose que des indignations feintes et des communiqués embarrassés.

Après tout ça, échanger des vœux de bonne année relève d’une bonne humeur militante.

Bonne année quand même ! L’optimisme est un sport de combat.

Bernard Attali

Editorialiste