L’Ukraine désabusée mais debout
L’échec de la dernière négociation américano-russe ne surprend guère les Ukrainiens, épuisés par cette guerre sans fin, mais refusant toujours de céder.
La table ovale du Kremlin n’aura pas permis d’arrondir les angles. Le milliardaire Steve Witkoff, flanqué de Jared Kushner, était juste dans l’axe de Poutine qui avait à sa droite son conseiller diplomatique Iouri Ouchakov, et à sa gauche Kirill Dmitriev, le directeur du fonds souverain russe. Cinq heures de discussion pour rien. Le visage crispé, Ouchakov a reconnu l’échec de la rencontre : « Aucune solution de compromis n’a encore été choisie ». Depuis le début de l’année, c’était la sixième visite à Moscou du conseiller spécial de Trump.
Cette image vient clore la séquence ouverte le 21 novembre avec les révélations du plan de paix présenté comme américain. Ces 28 points avaient en effet été rédigés à quatre mains par Witkoff et le russe Dmitriev qui se trouvaient l’un en face de l’autre au Kremlin ce mardi 2 décembre. Depuis le début de son mandat Trump enchaîne les échecs sur le dossier ukrainien. Avant celui-ci, il y a eu le fiasco du Sommet en Alaska. Inébranlable, le tsar du Kremlin semble dopé par l’avancée récente de ses troupes dans la région de Pokrovsk.
A Kiev, les chaînes de télévision occidentales font parler des Ukrainiens qui ne croient guère à une percée spectaculaire des forces russes dans le Donbass. Sans surprise, les combattants qui s’expriment sur la ligne de front restent confiants sur la suite de la guerre. Dans un hôpital où l’on voit des blessés en cours de rééducation pour corriger des problèmes de mobilité, leur message est unanime : le sang versé ne peut être bradé par un accord au rabais avec Moscou.
Aucune enquête n’a encore été publiée sur les effets de cet épisode sur le moral ukrainien. Le départ du chef de l’administration présidentielle Andriy Yermak, accusé de corruption, pourrait même faire gagner quelques points d’indice à Zelensky. Les réseaux sociaux ont applaudi son limogeage. A l’époque où il était acteur dans la série télé « Serviteur du peuple », Zelensky incarnait un président en lutte contre la corruption. A Kiev on s’en souvient encore. En apparence, tout se passe comme s’il était resté dans son rôle en sacrifiant Yermak. Pas si simple si l’on en croit l’historienne et traductrice Helena Parassenko (*): « Comme d’autres présidents avant lui, je ne suis pas certaine que Zelensky ait la possibilité de combattre la corruption. Il essaye, mais en a-t-il les moyens ? Les mauvaises langues disent que Yermak était très lié à Zelensky, que celui-ci était au courant. Il fallait punir quelqu’un, peut-être les Européens ou les Américains ont-ils souhaité que ce soit Yermak. D’autres étaient liés aux affaires d’énergie, on sait qu’ils ont pu quitter l’Ukraine juste avant les fouilles et les perquisitions à leur domicile. »
Les Ukrainiens n’ont pas un rapport simple à leur passé soviétique. La mobilisation des troupes en est une illustration. Depuis l’invasion russe seule la tranche d’âge des 23 à 60 ans est appelé à combattre. Le fait que la conscription exclue les jeunes de 18 à 23 ans a beaucoup fait parler sur les réseaux sociaux. Certains y ont vu une injustice vis-à-vis de ceux qui avaient traversé une enfance soviétique. Le conflit dans le Donbass est une guerre de tranchées où l’artillerie à courte portée et les drones sont très meurtriers. Mais le gouvernement campe sans relâche sur la même explication : pour garantir l’avenir du pays mieux vaut préserver une tranche d’âge de jeunes qui n’ont pas connu le monde soviétique. A ce jour, la polémique n’a jamais cessé.
Réalisé en juin à Kiev par l’Institut International de Sociologie, un sondage fait apparaître des fractures régionales. Ainsi, 73% des personnes interrogées dans l’ouest soutiennent Zelensky. Dans le sud et l’est en revanche, là où les frappes russes sont les plus rudes, seul 61% confirment leur soutien au Président. Cette même enquête n’élude pas la question la plus sensible du moment sur d’éventuelles concessions territoriales pour parvenir à un accord avec Moscou : 55% des partisans de Zelensky ne veulent pas en entendre parler. A l’inverse, 46% de ses adversaires sont prêts à céder des terres dans l’est ukrainien.
Dans deux mois, l’Ukraine entrera dans sa cinquième année de guerre. Presque autant de mois que la Seconde guerre mondiale. « Les gens sont fatigués par la guerre, reprend Helena Parassenko. Les nuits surtout sont épuisantes. Beaucoup de drones et de missiles passent au-dessus de l’immeuble où réside ma famille. Personne ne voit de fin à cette guerre. La lassitude est là ».
(*) Le nom a été changé.



