Lyon : du sang et des mots

par Annette Lévy-Willard |  publié le 21/02/2026

La mort d’un militant identitaire à Lyon révèle une bataille sémantique et politique d’une rare intensité. Autour des faits, les qualifications s’affrontent, les responsabilités se déplacent, et les camps se retranchent d’un extrême à l’autre.

Des manifestants brandissent des pancartes. « Jeune garde terroriste. Dissolution de la jeune garde. Raphaël Arnault en prison » lors du rassemblement place de la Sorbonne en hommage à Quentin, jeune militant pour l'identité décédé après avoir été violemment agressé par des militants antifascistes à Lyon. (Photo Paris, 15 février 2026, Quentin de Groeve / Hans Lucas via AFP)

Un mort est un mort.
Un viol est un viol.
Le fascisme est le fascisme.
L’antisémitisme est l’antisémitisme.
Le racisme est le racisme.

Ces affirmations relèvent de l’évidence lexicale. Pourtant, depuis plusieurs années, elles sont contestées, contournées, relativisées par ceux qui refusent les faits, les nient ou les excusent.

Commençons par la première : un mort est un mort. Quentin Deranque, 23 ans, est décédé samedi après avoir été violemment frappé à la tête, jeudi 12 février à Lyon, par des individus masqués, dont certains sont membres de la Jeune Garde, un groupe « antifasciste » proche de LFI, officiellement dissous par le gouvernement. Les faits ont été filmés, ce qui permet d’en établir la matérialité. Cela n’empêche pourtant ni les tentatives de minimisation ni les efforts pour en requalifier la portée.

Première stratégie : de la qualité de victime

Quentin Deranque était un jeune homme converti au catholicisme, engagé à droite, voire à l’extrême-droite, proche de milieux identitaires. Il était venu soutenir les militantes du collectif « féministe identitaire » Némésis qui manifestaient contre une conférence de l’eurodéputée insoumise Rima Hassan à Sciences Po Lyon. Elles avaient déployé une banderole portant l’inscription : « Islamo-gauchistes hors de nos facs ».

Depuis son décès, plusieurs responsables de LFI et une partie de la gauche présentent moins un jeune homme battu à mort qu’un « militant d’extrême droite », membre d’un service d’ordre radical. Sa mort serait donc l’issue tragique mais inéluctable d’une confrontation entre groupes violents habitués à s’affronter. Le vocabulaire change : on ne parle plus d’un lynchage, mais d’une rixe. On ne nomme plus Quentin, mais « le militant d’extrême droite ». Les responsabilités seraient symétriques. Pourtant, un fait demeure : un jeune homme est mort sur un trottoir lyonnais.

Jean-Luc Mélenchon a pris la parole cette semaine dans un long discours public. Après avoir affirmé que LFI ne portait « aucune responsabilité » dans les événements, il a attaqué la victime elle-même, évoquant sa participation à des manifestations néo-nazies et déclarant qu’il ne fallait pas « le trouver sympathique ». L’assistance a applaudi.

Une bataille sémantique et politique

Un autre glissement s’observe : l’appropriation de termes historiques lourds de sens. Les mots « fascisme » et « antifascisme » sont désormais convoqués comme des armes rhétoriques. Toute critique adressée à la gauche radicale est susceptible d’être qualifiée de fasciste. Lorsque le mot s’use, on y adjoint celui de « nazi ». Sur les réseaux sociaux, ces accusations s’accompagnent parfois de menaces explicites, formulées le plus anonymement par de jeunes incultes qui ignorent de toute évidence ce qu’était le fascisme. Car si tel était le cas, ils comprendraient que les discours de haine des Rima Hassan, Aymeric Caron ou autres Insoumis, et leurs discours populistes anticapitalistes, étaient au fondement de l’idéologie fasciste par la voix de l’inventeur du fascisme, Benito Mussolini en personne.

L’histoire du fascisme est pourtant plus complexe que ces usages contemporains. Les discours populistes, l’exaltation de la conflictualité permanente, la désignation d’ennemis intérieurs constituent des ressorts que l’on retrouve dans des traditions idéologiques diverses, y compris dans les origines du fascisme italien.

Troisième renversement : d’après LFI, les victimes c’est eux. Attaqués, menacés, disent-ils, Manuel Bompard ou Mathilde Panot réclament maintenant la protection de la police, qu’ils dénoncent et insultent à longueur d’années. Enfin, comme d’habitude, je vois surgir à gauche le vieux mot de récupération ou de sa variante, instrumentalisation.

Dans le camp de cette gauche non radicale, on agite à nouveau le chiffon noir du danger de récupération politique de l’événement pour éviter de prendre position. On lit, on entend : « Attention ! la droite et l’extrême droite vont profiter de l’occasion, instrumentaliser la mort de Quentin pour diaboliser la gauche, casser le front républicain, faire élire le Rassemblement National. Ne faisons pas le jeu de la droite ! ».

François Hollande a cependant pris une position claire, affirmant qu’aucune alliance électorale avec LFI n’était désormais envisageable. Raphaël Glucksmann a adopté une ligne comparable. Mais au sein de la gauche, beaucoup hésitent à rompre définitivement des perspectives d’alliance. Le 19 février 2026, Libération titrait en une : « Opération récupération ». Le journal s’inquiétait d’une exploitation du drame par la droite et l’extrême-droite pour redéfinir les rapports de force politiques.

Le terme de « récupération » ravive un souvenir personnel

J’ai alors un flash-back sur ce mot « récupération » C’était un autre matin, le 19 mars 2012. Journaliste à Libération je suis assise à la table ronde de la conférence de rédaction, on est en pleine campagne présidentielle. Un rédacteur-en-chef entre en courant, une dépêche à la main : un attentat a eu lieu dans une école juive à Toulouse, un professeur, ses deux enfants de 6 ans et 3 ans, et la petite Myriam, 8 ans, ont été tués à bout portant par un terroriste islamiste. Il faut envoyer un reporter à Toulouse ? Autour de la table, un autre chef intervient tout de suite, cassant : « On ne va pas monter un fait divers qui fait le jeu de la droite ! » dit-il.
Historique. Le rédacteur-en-chef ignore la consigne « anti récupération », et envoie un journaliste à Toulouse. Les trois enfants juifs tués d’une balle dans la tête ainsi que les trois militaires français abattus plus tôt par Mohammed Merah bouleverseront la France. Deux mois plus tard, le socialiste François Hollande est élu président de la République.
Les faits sont têtus. Les mots, eux, peuvent les masquer, les déplacer ou les travestir. Mais un mort demeure un mort.

Annette Lévy-Willard