Macron le rebelle du Pacifique

par Malik Henni |  publié le 06/06/2025

Le président français a effectué la semaine dernière une tournée sud-asiatique de six jours et en a profité pour distiller des piques envers l’ami américain. Derrière les déclarations de bonne volonté, il y a la réalité du terrain qui ne joue pas en faveur de l’influence française en Indopacifique.

Emmanuel Macron au forum de Shangri-La, à Singapour, le 30 mai 2025. (Photo by Ludovic MARIN / AFP)

Il en va en diplomatie comme en patinage artistique, il y a les figures imposées et les formes libres. Les visites d’État au Vietnam, à Singapour et en Indonésie n’ont pas fait exception à la règle, avec des contrats dans les secteurs traditionnels des exportations françaises (énergies, agroalimentaire, infrastructure) de 9 milliards d’euros au Vietnam et 17 milliards en Indonésie.

Comme à son habitude, Emmanuel Macron s’est fait le chantre du multilatéralisme et de la « France, puissance de paix ». Car, et le président aime le rappeler, la France est une puissance en Indopacifique, avec ses cinq bases militaires à Abu Dhabi, Djibouti, La Réunion, Nouméa et Papeete et entretient des relations de défense et de sécurité avec de nombreux États de la région (Japon, Corée du Sud et surtout l’Inde). Mais les moyens d’une telle ambition manquent : un rapport sénatorial de 2023 constatait, plein d’euphémisme, que la France « n’y occupe qu’une place relative par rapport aux autres pays présents dans la zone ».

Le discours du président au forum de Shangri-La a marqué le point d’orgue de ce déplacement. Pour une fois, on ne peut pas reprocher à Emmanuel Macron de ne pas être clair : son message de refus des ingérences étrangères a bien été compris de Pékin, de Washington, mais aussi de Moscou, accusé de déstabiliser l’Asie à cause de la mobilisation des troupes nord-coréennes.

Cependant, la comparaison entre l’agression russe en Ukraine et une possible invasion chinoise de Taïwan a été mal reçue par la Chine et ses alliés. En effet, le statut n’est pas le même, l’Ukraine étant un État indépendant et Taïwan un territoire reconnu comme faisant partie de la république populaire de Chine par l’ONU et la quasi-totalité des États du monde (dont la France et les États-Unis). La position de la France sur ce sujet n’a pas varié depuis 1964, et son intérêt réside surtout dans un statu quo empêchant ce conflit gelé de dégénérer en guerre ouverte.

La France est-elle l’incarnation d’une « troisième voie », entre la politique commerciale agressive de Trump et les velléités expansionnistes de la Chine communiste ? Seule, elle ne pèserait pas grand-chose face aux deux superpuissances et doit donc s’appuyer sur ses alliés européens. Dans cette zone du monde qui concentre la production, la croissance, les brevets et les défis du changement climatique, la présence française doit être le fer de lance d’une politique européenne ambitieuse et pleinement indépendante des États-Unis. Emmanuel Macron en a esquissé les contours depuis 2018, mais cela demande tout de même à se concrétiser.

Malik Henni