Marée brune en librairie

par Valérie Lecasble |  publié le 08/11/2025

Le succès des Bardella, de Villiers, Zemmour, en tête des ventes des essais, témoigne de l’inexorable progression de l’extrême-droite en France. Il résulte aussi du système de promotion et de médiatisation au service d’une maison d’édition, Fayard, propriété de Vincent Bolloré.

Copie d'écran du site Amazon, pour la rubrique "Meilleures ventes en Actu, Politique et Société", le mercredi 5 novembre 2025.

Le sujet est délicat dans l’édition. Certains acceptent de l’évoquer en off mais personne n’ose en parler officiellement. Pourtant, le phénomène est devenu massif. Au moment où, comme chaque année depuis plus de cent ans, un prestigieux jury décerne le prix Goncourt au restaurant Drouant, place Gaillon à Paris – cette fois au beau roman de Laurent Mauvignier, la Maison vide – les titres qui surgissent en tête des ventes sur Amazon sont tout autres : numéro 1 celui que vient de publier Jordan Bardella, (Ce que veulent les Français,) suivi de Philippe de Villiers (Populicide), d’Éric Zemmour (La messe n’est pas dite) et de William Goldnadel (Vol au-dessus d’un nid de cocus).

Il s’agit de quatre essais, tous quatre écrits par des auteurs d’extrême-droite, et tous quatre publiés par le même éditeur, Fayard qui appartient au groupe Bolloré. Comme si la France des élites récompensait des livres de qualité dans un entre-soi prestigieux tandis que la France plus populaire achetait des essais réactionnaires sur Amazon pour y rêver d’un autre avenir… « C’est l’effet miroir de ce qu’est devenue la France aujourd’hui », assure un professionnel. « On est dans la polarisation, on peut prôner la nuance, ce qui fonctionne, c’est la radicalité », commente un autre.

Attention, chacun s’accorde à dire qu’il faut prendre les chiffres d’Amazon avec des pincettes, puisqu’ils intègrent les commandes, soit les intentions d’achat autant que les ventes réelles. N’empêche, l’indicateur interpelle. Il traduit le choix des jeunes et des provinciaux, ceux qui ne peuvent aller chez un libraire qui n’est plus en bas de chez eux. Et quand on creuse davantage, le phénomène se confirme. Selon les chiffres GFK fournis aux éditeurs, Bardella a vendu 16 861 exemplaires de son nouveau livre dès la première semaine, de Villiers en est à 84 533 après quatre semaines, Zemmour à 31 700 au bout de deux semaines seulement. Pas de doute : que ce soit sur Internet ou en librairie, l’extrême-droite cartonne !

A contrario, La Poudrière, ouvrage de référence qui dénonce les réseaux d’extrême-droite en France, intéresse peu, avec à peine 5 449 exemplaires depuis sa parution en janvier 2021. Il faut partir à l’attaque des us et méthodes de La France Insoumise pour décrocher le record des 118 310 exemplaires de La Meute, l’excellente enquête de deux journalistes du Monde et de Libé, ou dénoncer Les complices du mal d’Omar Youssef Souleimane, pour se placer sur une trajectoire proche avec 58 937 exemplaires après cinq semaines.

Pas de doute. Le succès des Bardella, de Villiers, Zemmour et consorts témoignent d’une bascule de la France vers l’extrême-droite. « Dans les années Mitterrand, à la grande époque de la social-démocratie triomphante, les auteurs à succès s’appelaient Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal, François Hollande, Michel Rocard, Jean-Paul Huchon », commente un éditeur, un brin nostalgique. « Les ventes de livres sont à l’image du pays », renchérit une éditrice. Qui pousse le bouchon plus loin en remarquant que le record, tous ouvrages confondus, a été celui des 558 000 exemplaires écoulés la semaine du 23 octobre pour la publication d’Astérix en Lusitanie, qui raconte les Gaulois à la rescousse d’un peuple sous domination romaine. « Entre Astérix et les grands romans primés de la rentrée, il y a une France qui cherche une représentation du monde. Le roman de Mauvignier est aussi l’histoire d’une famille qui se déroule sur quatre générations », conclut-elle.

Les Français, à la recherche de leur histoire et de leur passé, dans une démarche de repli sur soi provoquée par l’anxiété de la perte de leur identité ? Pas seulement. Il faut aussi intégrer la redoutable machine Bolloré. Et se demander si le classement Amazon qui fait ressortir en tête les quatre essais d’extrême-droite publiés par Fayard, ne résulte pas aussi d’une stratégie publicitaire offensive où le succès – qui peut être facticement entretenu par des intentions d’achat non réalisées – appelle le succès.

On sait déjà que les médias de la galaxie Bolloré, CNews, Le JDD et Europe 1, font tous la promotion des poulains de la maison. Philippe de Villiers a son émission attitrée sur la chaîne d’information chaque vendredi à 19h. Animée par Eliot Deval, elle vient de franchir le cap du million de téléspectateurs. William Goldnadel a son rond de serviette depuis des années chez Pascal Praud. Et la candidature d’Éric Zemmour à l’élection présidentielle de 2022 avait été ostensiblement soutenue par CNews où il était chroniqueur.

Quant à Fayard qui réunit ces quatre auteurs, la maison d’édition est dirigée depuis dix-huit mois par Lise Boëll, l’ex-éditrice de Zemmour chez Albin-Michel, passée par Plon. Elle est épaulée pour les essais politiques à large audience par le redoutable et controversé Nicolas Diat, ex-conseiller de Laurent Wauquiez, aux réseaux tentaculaires, qui publie outre Jordan Bardella, des ouvrages religieux tel celui du cardinal Robert Sarah. En juin dernier, la présentatrice de CNews et d’Europe 1, Sonia Mabrouk, a fait irruption à son tour chez Fayard, nommée directrice de la collection Pensées Libres, avec l’objectif de publier des essais qui « sortent des sentiers battus ».

Face à ce tsunami, les éditeurs traditionnels tentent de résister, notamment grâce aux prix littéraires qui accompagnent souvent les succès : Les Editions de Minuit ont décroché le Goncourt, Grasset le Renaudot (Je voulais vivre) et Gallimard le Femina (La Nuit au cœur). Mais avec quelles armes et pour combien de temps ?

Valérie Lecasble

Editorialiste politique