Mario Draghi, prophète de l’Europe puissance
L’ancien président du Conseil italien a prononcé en Belgique un discours fondateur pour une Europe qui refuse l’effacement face aux empires.
On ne pouvait pas rêver meilleur moment. Au moment où l’Europe commence à prendre la mesure de sa capacité à dire non à l’offensive de Trump, comme on l’a vu avec l’OPA sur le Groenland, l’ancien chef du gouvernement italien Mario Draghi pose ce constat radical : « parmi tous ceux qui sont aujourd’hui pris en tenaille entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance ».
Un discours de fermeté à Louvain
Devant un parterre d’intellectuels et de fonctionnaires de l’UE, recevant le 2 février le titre de docteur honoris causa de l’Université de Louvain, l’ex-patron de la BCE a tenu un discours de fermeté salutaire. À aucun moment il ne s’est embarrassé de la moindre précaution oratoire : « voulons-nous rester un simple grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou voulons-nous prendre les mesures nécessaires pour devenir une puissance ? »
Mario Draghi est un récidiviste. En septembre 2024 déjà, il avait publié un rapport qui avait fait date. Il pointait du doigt le fait que l’UE risquait de décrocher dans la course mondiale en raison de ses faibles capacités d’investissement. Le remède qu’il imaginait alors était une relance par le biais d’une croissance durable axée sur la technologie, un plan pour la décarbonisation et la compétitivité.
Faisant écho à ce premier rapport, l’économiste italien pose aujourd’hui un diagnostic plus sévère encore, déplorant « qu’en matière de défense, de politique industrielle ou d’affaires étrangères, nous sommes traités comme un ensemble disparate d’États de taille moyenne que l’on peut diviser en conséquence ».
Le remède qu’il entrevoit cette fois est un véritable tournant stratégique qui engage une triple intégration sur trois domaines régaliens que sont la fiscalité, la politique étrangère et la défense. Dit autrement, ouvrir la voie vers une puissance politique intégrée.
Fiscalité, défense, politique étrangère : l’intégration
À l’évidence, seule une architecture fédérale pourra permettre un tel niveau d’intégration, à condition que les pays de la vieille Europe soient capables de tourner le dos à leurs anciennes querelles. Mais pas que. Il faut aussi entendre que l’administration Trump soutient et planifie la fragmentation politique de l’Europe parce qu’elle considère qu’il y va de ses propres intérêts. Le document du Département d’État de décembre dernier ne laisse aucun doute sur ce point. Dans le discours de Draghi, l’un des points les plus intéressants est le parallèle qu’il établit entre le risque de désindustrialisation et de décrochage face à la concurrence mondiale et une subordination de l’Europe, devenant ainsi incapable de défendre ses valeurs. Le sujet est déjà sur la table concernant la querelle entre les GAFA et l’Union.
Il faut donc mettre en facteur la course de vitesse qui s’engage entre les partisans de l’autonomie économique et politique de l’Europe et la montée en puissance des courants nationalistes que l’on observe un peu partout. D’une certaine manière, il est minuit moins le quart pour l’Europe.
Dans sa longue histoire, l’UE a connu d’autres crises. À deux reprises au moins, elle a fait face en réussissant un bond en avant. Depuis la chute du mur de Berlin, les pays de l’ancien glacis soviétique se sont tournés vers Bruxelles pour former l’Europe des 27 : la monnaie unique et la BCE sont les enfants de cet épisode. Autre crise, celle du Covid. On a vu comment l’unité du continent a permis de lutter contre la pandémie.
Pour le temps présent, la crise de l’Ukraine sert de banc d’essai à la défense de l’Europe. Lorsqu’elle verra le jour, la force constituée par la « coalition des pays volontaires », constituée de contingents de plusieurs pays pour garantir un cessez-le-feu et assurer la souveraineté de Kiev, marquera un tournant. Au passage, elle permet déjà de rallier les forces britanniques exclues de l’Union pour cause de Brexit.
D’autres coalitions pourraient voir le jour sur d’autres sujets, par exemple pour intensifier la lutte contre le narcotrafic. Sans bruit, le monde du renseignement européen commence aussi à se réorganiser pour rester efficace dans le monde de Trump.
Un débat européen relancé par la souveraineté
La question de la souveraineté de l’UE va se reposer dans chaque pays, pour chaque candidat à chaque scrutin. On reparlera forcément des voies et moyens de s’orienter vers des formes d’organisation fédéralistes. Peut-être même verra-t-on remettre en question le principe de l’unanimité pour certaines décisions. À moins que ne réapparaisse l’idée un temps évoquée par Jacques Delors d’une Europe dotée de cercles concentriques, avec des formes d’intégration à plusieurs niveaux.
Ce qui pose des questions difficiles. Dans un discours récent, l’ancien ministre de l’Économie Bruno Le Maire brossait le tableau d’une « union des nations » comprenant la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne. Autrement dit, une Europe des « poids lourds » excluant des pays qui font face à la menace russe comme les Baltes ou la Roumanie. Est-ce acceptable alors que le centre de gravité de l’Europe s’est reporté plus à l’Est depuis la fin de la guerre froide ?
Mario Draghi n’est pas un utopiste. Dans le chaos actuel, il faut plutôt le voir comme un lanceur d’alerte. Il rappelle que rien n’est joué d’avance, qu’on peut briser la vague nationaliste qui s’annonce, qu’on ne manque pas d’imagination pour construire les premières marches d’une défense européenne. Il n’est de pire défaite que les combats que l’on n’a pas voulu engager.



