Marseille : qui arrêtera le RN ?

par Boris Enet |  publié le 24/01/2026

La seconde ville de France est toujours un laboratoire politique singulier. Face à une extrême-droite conquérante, la droite est affaiblie et la gauche handicapée par la défection de LFI qui veut faire battre le maire sortant.

Franck Allisio, candidat du Rassemblement National (RN). - Martine Vassal, candidat du parti Les Républicains (LR), présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône. - Le maire de Marseille, Benoît Payan. - Sébastien Delogu, député du parti de gauche La France Insoumise (LFI). (Photos Thibaud Moritz et Miguel Medina / AFP)

Les nationalistes ne s’y trompent pas. Alors qu’ils sont encore maintenus à l’écart des métropoles de plus de 100 000 habitants, à la triste exception de Perpignan, Marseille est leur meilleure chance de frapper un grand coup avant la présidentielle. Tous, depuis les identitaires de Reconquête jusqu’au RN nouvelle mouture, se sont rangés derrière la candidature du député Franck Allisio. Marine Le Pen, prolongeant la tradition familiale à travers son récent déplacement, est, mieux que quiconque, consciente de l’enjeu.

Capitale du cosmopolitisme méditerranéen mais aussi d’une pègre parfaitement intégrée, la cité phocéenne est une cible de choix. L’extrême-droite peut s’appuyer sur un socle solidement bâti, dont les derniers résultats soulignent la permanence : 30 % aux dernières européennes, 33 % aux dernières législatives après la dissolution. Une telle situation commanderait la réunion des progressistes et des démocrates, comme les Français l’ont imposé contre toute attente aux derniers scrutins. Mais la décomposition politique dans les Bouches-du-Rhône est avancée.

La droite de travers

Il y a d’abord Martine Vassal, candidate de la droite et du centre ou plus exactement, de ce qu’il en reste. Longtemps toute puissante par ses positions institutionnelles, la droite « républicaine » est de moins en moins solide et de moins en moins… républicaine. Sensible à l’union des droites sur un programme d’extrême-droite, influencée par la ligne Retailleau, elle colle à une partie de son électorat qui préfère désormais Le Pen aux formations républicaines.
À 23 % dans les derniers sondages, elle tend à s’étioler. Il reste évidemment des Européens convaincus à droite, des citoyens attachés à la tradition gaulliste et des adversaires farouches de la préférence nationale parce qu’ils comprennent la rupture qu’elle constitue avec l’État de droit mais ils sont de moins en moins nombreux.

Extrême-gauche : la « Delogu connexion »

Et puis, impossible d’évoquer Marseille sans une des figures les plus baroques des Insoumis. Ancien chauffeur du chef aux compétences intellectuelles souvent décriées, communautariste revendiqué, Sébastien Delogu est un personnage de bande dessinée au même titre que Trump ou Ersilia Soudais. À 14 %, il ne se cache pas pour afficher son premier objectif : faire perdre la gauche quitte à offrir la seconde ville du pays aux descendants de Pétain, personnage dont il avait une imparfaite connaissance, comme le montrait il y a encore deux ans une vidéo demeurée célèbre. Épinglé par Le Canard Enchaîné sur la question, Delogu dit tout haut ce que Mélenchon et sa garde rapprochée suggèrent plus discrètement. Même Marine Tondelier l’admet, ce qui n’est pas une mince performance. Venue soutenir la gauche autour de Benoît Payan, elle dénonce les propos du député LFI, tout en soutenant les mêmes agissements ailleurs lorsque sa formation se présente aux côtés des partisans de Maduro.

Gauche républicaine : la digue Payan

Reste donc le candidat divers gauche, issu des rangs socialistes, Benoît Payan. Pragmatique, l’actuel maire, anciennement homme d’appareil, a su conquérir le cœur d’une partie des Marseillais. Bien sûr, il n’a pas été élu au suffrage universel. Remplaçant au pied levé l’écologiste Michèle Rubirola après l’élection, il est confronté à une ville dont la fragmentation économique et sociale n’a pas d’équivalent en France à cette échelle. Mais il a fait montre de qualités de capitaine à la barre dans des eaux tumultueuses. Ses recettes sont le résultat d’un processus citoyen, mot-valise usuel en période de scrutin. Largement inspiré des acquis de la gauche républicaine dans d’autres grandes villes, il défend la gratuité des transports publics dans la métropole Aix-Marseille-Provence pour les moins de 26 ans, une mutuelle communale constatant que 30 % des habitants renoncent désormais aux soins, espérant tirer les tarifs vers le bas avec un effet de levier, 1 000 places d’hébergement d’urgence supplémentaires et le doublement des repas gratuits pour les étudiants. Suffisant ?
L’exacerbation du contexte rend les pronostics improbables dans une ville où les coups bas sont toujours plus rudes qu’ailleurs. La gauche et les démocrates auraient largement la possibilité d’éviter un drame de portée nationale. Encore faudrait-il ne pas être entravé par Sébastien Delogu ou par une droite anciennement chiraquienne qui caresse l’idée d’une alliance avec le RN.

Boris Enet