Mauvignier aux portes du Goncourt
Avec une saga paysanne à l’écriture fascinante où les femmes subissent mais résistent, La Maison Vide s’impose comme le roman de la rentrée.
Aucun lecteur ne peut imaginer ce qui va lui arriver quand il ouvre les premières pages de ce gros livre (744 pages) de Laurent Mauvignier. Le tout début est déroutant, on se perd dans les personnages, les propos de l’auteur sur son projet, la recherche dans une vieille commode de la légion d’honneur de son grand père, mort pour la France en 1916 dans le bois d’Avocourt, près de l’Argonne, autant de bribes d’histoires qu’il dévoile dans un désordre savamment orchestré.
On comprend juste que ce roman foisonnant va nous embarquer dans son histoire familiale, à la recherche de la cause d’un mystère, le suicide de son père, à peine évoqué, dont les raisons profondes sont à trouver dans cette succession de personnages qui, peu à peu, sortent des brumes de l’écriture de notre auteur. Et quelle écriture ! Des phrases très longues, pas de dialogue, seulement des mots qui sortent parfois de la bouche des personnages, sans guillemets et dans la continuité du texte…
« Tu t’en rends compte, au moins, et Marie-Ernestine
« Je sais
« Baisse les yeux et regarde les doigts qui pianotent dans le vide – le piano, le piano, le piano. » Marie Ernestine, est le personnage central, avec Firmin son père et « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser », comme l’auteur appelle Jeanne Marie, la mère de Marie Ernestine, la femme de Firmin, la grand-mère de Marguerite. Car ce sont de magnifiques portraits de femmes que nous livre Mauvignier, réussissant à nous faire comprendre leurs sentiments les plus intimes, la complexité de leurs relations, dans ce temps qui court de la fin du 19ème siècle aux années 50 et à la naissance de l’auteur, issu de cette histoire qui nous raconte aussi l’histoire de la France rurale de ce premier demi-siècle.
Rural, car tout se passe à La Bassée, petite ville du Loiret, dont le nom revient régulièrement dans les ouvrages de Mauvignier, on n’en sait pas beaucoup plus, sinon que l’on est loin des villes, la campagne, la campagne, et la guerre de 14, qui bouleverse la vie des champs et tue les hommes, puis celle de 39, dont les ravages, moins meurtriers à la Bassée, créent néanmoins des fractures irréparables. Les hommes font ce qu’ils peuvent, lâches ou courageux, médiocres souvent. Les femmes subissent et agissent pour sauver ce qui peut l’être, sacrifiant leur propre vie ou la gâchant, rarement heureuses, dans cette humanité à la dérive.
Il y a des morceaux de bravoure, des pages admirables dont nous ne dévoilerons pas la teneur pour laisser au lecteur la surprise de la découverte. Des surprises, il y en a, et l’auteur réussit cette prouesse d’aller encore plus loin, à la fin du roman, dans la description de ce désastre familial qui aboutit à cette maison vide, retrouvée cinquante ans plus tard, sous la poussière qui recouvre désormais le piano.
Un grand livre pensé, construit, sombre, qui donne à réfléchir sur le destin de ses personnages, dont il est issu, emportés par une histoire qui les a broyés, et dont seule l’écriture permet la compréhension. Un prix Goncourt en perspective ?
Laurent Mauvignier, La Maison Vide, Éditions de Minuit.



