Mélenchon reprend la main
Pour faire tomber François Bayrou, le leader de LFI veut récupérer le mouvement « Bloquons tout », auquel il adjoindra le dépôt d’une motion de censure. Une stratégie dominatrice et solitaire qui laisse à l’écart le reste de la gauche.
Fin connaisseur, Julien Dray le raconte dans son livre : le plus grand regret de Jean-Luc Mélenchon est d’avoir échoué à récupérer les gilets jaunes, tant ce mouvement traduisait pour lui la fragmentation et la radicalisation de la société française. Il veut aujourd’hui se rattraper en renversant le gouvernement Bayrou et en provoquant, après l’échec annoncé de son successeur à Matignon, une présidentielle anticipée qui verrait La France Insoumise affronter au second tour le Rassemblement National.
« Bloquons tout » le 10 septembre est donc son nouveau mot d’ordre. Sans attendre de savoir si le mouvement venu de l’extrême-droite mobilisera les Français, sans intégrer la méfiance des syndicats et en se moquant de ce qu’en pensent ses anciens alliés du NFP, il prend les devants au cœur des vacances et annonce son soutien. Pour s’assurer que chacun a bien compris, Manuel Bompard en remet une couche le lendemain : La France Insoumise sera bien le 10 septembre aux côtés de « Bloquons tout ».
Cette prise de position solitaire et dominatrice s’inscrit dans la droite ligne de sa nouvelle stratégie. Les alliances passées avec le reste de la gauche au sein de la Nupes puis du Nouveau Front Populaire, estime-t-il, ne lui suffiront pas pour prendre le pouvoir. Le débat avorté sur la destitution d’Emmanuel Macron au Parlement et l’échec des motions de censure du gouvernement Bayrou l’ont déjà conduit à lancer LFI à l’assaut des villes, y compris si elles sont socialistes, aux élections municipales. Avec « Bloquons tout », il passe une vitesse supplémentaire, comme il l’explique dans l’hebdomadaire le 1 : il s’agit d’éliminer « le bloc bourgeois centriste » pour provoquer l’affrontement entre « les deux blocs les plus populaires, l’un à droite et l’autre à gauche ».
Une double offensive, donc : protestation radicale dans la société, motion de censure au Parlement. Il faut dire que le terreau s’y prête. L’obstination suicidaire du gouvernement Bayrou à donner le sentiment que les classes moyennes paieront l’addition des errements du « quoiqu’il en coûte » trop généreux et trop longtemps distribué par Emmanuel Macron, met légitimement en colère les Français. La suppression de deux jours fériés et surtout la énième réforme de l’assurance-chômage qui stigmatise ceux qui n’ont pas d’emploi, sont des provocations inacceptables pour les syndicats. Unanimes, CFDT comprise, ils n’ont d’autre choix que de protester.
On attend toujours les mesures symboliques nécessaires pour taxer les 500 familles les plus riches que désigne Mélenchon et lutter contre l’optimisation fiscale des grandes multinationales. Entre temps, les Français ordinaires voient s’abattre sur eux une pluie de sanctions financières et sociales, eux qui ont déjà l’impression qu’on les rackette ainsi qu’en témoigne le succès phénoménal sur les réseaux sociaux de « Nicolas qui paye ».
Le sentiment d’injustice est celui qui avait alimenté le mouvement des gilets jaunes, il pourrait faire vivre « Bloquons tout » le 10 septembre. Certes, Jean-Luc Mélenchon prend le risque d’échouer à canaliser la protestation, tant ce type de mouvement se défie des partis politiques. Mais il saisit l’occasion d’élargir son idéologie de radicalisation, cantonnée jusqu’ici aux jeunes, aux banlieues et à la communauté musulmane.
Avec l’ouverture prochaine des universités d’été des partis de gauche (Insoumis, écologistes, communistes, puis socialistes), il prend l’initiative et oblige les autres à se déterminer par rapport à lui. On devait évaluer les programmes des différentes formations dix-huit mois avant la présidentielle : on cherchera surtout à savoir qui d’autre que lui soutiendra « Bloquons tout ». Ceux qui lui emboîteront le pas apparaîtront comme les vassaux ; les autres donneront le sentiment d’être isolés. Le 17 août, avec sa prise de position dans « La Tribune Dimanche », au cœur de l’été, l’homme politique le plus détesté de France a repris la main.



