Menaces sur la culture : cette fois, c’est grave !

par Jérôme Clément |  publié le 06/09/2025

Partout en France, le secteur culturel est gravement menacé, doucement étranglé, à bas bruit, sans que cela suscite le débat ou l’indignation. Et la gauche est muette…

Banderole Culture en lutte 31 et pancarte Moudenc détruit nos bibliothèques lors du rassemblement devant le Capitole de Toulouse, le 20 juin 2025, où se tient le conseil municipal, pour manifester contre la politique d'austerité de Jean-Luc Moudenc dans les milieux de la culture. (Photo Antoine Berlioz / Hans Lucas via AFP)

Tout semble normal. On annonce les vernissages des premières grandes expositions à Paris et en régions, les programmes des théâtres, concerts, opéras vont commencer comme chaque année, et après la Mostra de Venise, on attend la rentrée cinématographique. Les rituels sont respectés. Et pourtant !

La baisse de la fréquentation cinématographique du premier semestre a été amplifiée en août, et si l’on commence à voir venir cet automne, et surtout en 2026, les blockbusters qui rempliront les salles, il est sûr que 2025 sera une moins bonne année que la précédente. On attend un redressement en 2026, mais les usages des nouvelles générations ne sont pas favorables aux salles. Les livres se vendent moins, et si l’on parle beaucoup déjà des prix littéraires à venir avec de belles promesses, les libraires s’inquiètent : ils vendent moins, la lecture diminue, les enquêtes le démontrent. Seule note positive : les musées sont pleins, touristes français et étrangers obligent.

Spectacle vivant : la chute des subventions

Le plus préoccupant, c’est le spectacle vivant, plongé dans une crise qui touche tous les secteurs. On parle d’un arrêt d’un tiers des compagnies de danse, un tiers également de cessations d’activités de troupes de théâtre (chiffres des organisations professionnelles), de formations musicales (effondrement en Bretagne, en Occitanie), des cirques ou festivals qui se sont cet été dépensés sans compter. La raison ? La forte diminution des subventions des collectivités locales, qui représentent les deux tiers du financement de la culture.

L’an dernier, la présidente de la région des Pays de la Loire, Mme Morançais avait annoncé la couleur, avec fracas, en supprimant quasi totalement les crédits à la culture, sans préavis et brutalement, revendiquant cette action comme exemplaire d’une bonne gestion : «Pourquoi donner de l’argent à des activités structurellement déficitaires ? » Le beau raisonnement ! Le problème est que, faute d’argent, certaines régions, la plupart des départements, et nombre de villes considèrent la culture comme une variable d’ajustement. Rares sont ceux qui continuent à en faire une priorité, ayant parfaitement compris le rôle essentiel pour l’épanouissement de chacun, et pour la bonne santé du corps social, des pratiques et activités culturelles dans une société.

Les débats ont parfois été vifs, dans le département de l’Hérault, par exemple, en région Rhône-Alpes, et ailleurs, mais la tendance est partout la même, le secteur culturel est gravement menacé, doucement étranglé, à bas bruit, sans que cela suscite le débat et l’indignation que cela devrait entraîner, ou que cela aurait entraînés autrefois.

Une bataille idéologique et politique

Le contexte idéologique a évolué : la culture a mauvaise presse. Les excès du wokisme, les scandales sexuels dans le cinéma, la remise en cause de mai 68 confortent un virage réactionnaire et la montée de l’idéologie d’extrême droite avec Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin, qui veut réhabiliter « Les plus belles fêtes de France », catholiques intégristes en tête.

Ce n’est pas sans lien avec l’évolution des États-Unis, les attaques contre la presse, les universités, les musées de la Smithsonian avenue à Washington, dépositaires de la mémoire historique du pays que les MAGA veulent réécrire, autant de symptômes, qui mettent la vie culturelle et ceux qui l’expriment, avec leur audace et leurs excès parfois, sur la défensive. La culture ? La guerre est prioritaire, avec son cortège de malheurs et de souffrances, les besoins budgétaires sont ailleurs, l’heure n’est plus à la défense du 1% du budget national pour la culture, objectif revendiqué et atteint dans les années 80, on en est loin. Penser, distraire, créer ? À quoi ça sert ? Combien ça rapporte ?

Quant aux partis de gauche, de façon incompréhensible, ils ont abandonné le champ culturel, alors que ce fut leur titre de gloire et leur grande réussite. Y a-t-il encore quelqu’un qui s’occupe de la culture au PS aujourd’hui ? Le mot même a disparu. On tend l’oreille, on entend parler Puy du Fou et patrimoine, identité française et provinces françaises, on sait ce que cela veut dire. Gramsci récupéré par l’extrême-droite, dans l’indifférence générale.
La question n’est donc pas seulement budgétaire, pas seulement conjoncturelle, elle est politique. Les temps ont changé. Quand on s’attaque à la culture, qu’elle n’est plus une priorité, on est mûr pour subir des dérives autoritaires. Nous n’en sommes pas encore là, me dit-on avec commisération en haussant les épaules ! Peut-être, mais cela vient plus vite que l’on ne croit, en tout cas quand le mal s’installe. Sans réaction, il emportera tout.

Jérôme Clément

Editorialiste culture