Moins de bars-tabacs : l’autre terreau du RN
Il y a 30 ans, la droite de Jacques Chirac remportait l’élection présidentielle, notamment grâce au thème de la fracture sociale. Le Rassemblement national rêve d’en faire de même en 2027 en récupérant à son compte les fractures territoriales.
Le centralisme à la française a la peau dure, au point de donner le sentiment que l’État a tout oublié des politiques publiques de lutte contre les inégalités territoriales, comme l’aménagement du territoire articulé par de véritables relations contractuelles. Dans cette France exsangue à l’horizon politique embrumé, le mot de désert redevient d’actualité.
Outre les nombreux exemples de transports publics terrestres en déshérence, à l’image du futur tracé du TGV Bordeaux-Lyon évoqué avec une grande justesse par Bernard Attali dans ces colonnes, malgré les multiples menaces écologiques, c’est aussi une nouvelle phase de désindustrialisation qui atteint le pays : pour la première fois depuis longtemps, le nombre de sites industriels décroît, plus d’usines disparaissant qu’il n’en a été créé, et l’emploi en pâtit directement, notamment au sein de ce tissu de PME et d’ETI qui devrait faire la vitalité du pays profond. Le contraste est grand entre les milliards d’investissements français ou étrangers, rituellement annoncés chaque année dans les grands raouts tels que « Choose France », et la réalité déprimée de tant de territoires.
Lorsqu’une usine ferme près d’une métropole, elle pourra être remplacée par une autre, surtout si les élus savent s’y prendre ; mais ailleurs, la perte sera sèche. Dans le secteur des services, on ne cesse d’évoquer les « déserts médicaux » sans que, pour l’instant, le remède efficace soit trouvé, sinon du côté des initiatives locales originales. Les effets mal anticipés du « numerus clausus » dans la formation des médecins, et le vieillissement spectaculaire de la France, ne sont pas les seules causes de ce sentiment de « désertification ». Il suffit de regarder la carte des densités médicales, et plus encore par spécialités, pour comprendre ce sentiment et les multiples inégalités territoriales qui en résultent.
Commerces de proximité et montée du ressentiment
Les commerces ne font pas figure d’exception. Il n’y a pas si longtemps encore, l’implantation d’un commerce dépendait de la fréquence de son usage.
Mais ce schéma est désormais de plus en plus bouleversé et le sera d’autant plus que la France fermera des écoles (car la natalité baisse) et renforcera les phénomènes de concentration, entraînant la fermeture des très nombreux commerces de proximité de tous types.
Un autre exemple vient également à l’esprit : celui des bars-tabacs, dont on connaît l’importance dans la sociabilité d’un village ou même d’une ville et de ses quartiers. Un chercheur suisse, Hugo Subtil, vient de se pencher sur l’évolution en France de ce commerce particulier depuis plusieurs décennies. Elle est impressionnante : de 200 000 à la Libération, leur nombre est tombé à 38 000 aujourd’hui, 18 000 ayant disparu ces vingt dernières années. On pourrait en conclure que, par rapport aux 36 000 communes de France, il resterait en moyenne un bar-tabac par commune, mais la réalité est tout autre. Les zones rurales s’en sont en grande partie vidées, perdant souvent le seul lieu de fréquentation collective et donc de sociabilité encore en fonction.
Les bars-tabacs, baromètres politiques du terrain
Mais Subtil va plus loin que ce triste constat, en démontrant la forte corrélation entre cette disparition progressive des bars-tabacs et la montée régulière du vote en faveur du Rassemblement national. Le lien ainsi introduit entre la lente disparition de ces commerces et la progression du vote RN n’est pas, a priori, surprenant. Toute suppression d’un service provoque déception, amertume, voire incompréhension et colère dans les zones où elle est exercée, surtout si elle correspond à un lieu d’échanges réguliers, dès lors qu’ils font disparaître un lieu de sociabilité apprécié par les habitants. Or le ressentiment est un ingrédient majeur du vote pour de telles formations politiques.
On serait donc immédiatement tenté de penser que la désertification progressive du territoire français en matière d’industrie ou de services publics et privés pourrait être un des moteurs puissants de cette évolution des opinions politiques en faveur de courants non démocratiques, plus généralement de courants populistes extrêmes. Mais la France rurale, et les banlieues en difficulté, hors de la centralité des grandes métropoles, peuvent-elles se résigner à peu à peu n’abriter plus que des retraités plus ou moins aisés ou des populations aigries, nourries de frustration, de colère et de ressentiment ? Faute de réponses politiques concrètes, c’est la protestation électorale qui continuera d’y occuper le terrain.



