Moins de jouets, plus de mépris : la frugalité selon Trump

par Sébastien Lévi |  publié le 20/05/2025

Dans une Amérique rongée par l’inflation, Trump exhorte les familles modestes à moins consommer, notamment pour les loisirs de leurs enfants. Un cynisme qui creuse encore un peu plus le fossé entre le milliardaire populiste et la réalité quotidienne des plus précaires.

Des jouets sont exposés dans un Walmart Supercenter le 15 mai 2025 à Austin, Texas. Les consommateurs pourraient commencer à voir des hausses de prix dès la fin du mois en raison des droits de douanes récemment adoptés par l'administration Trump. (Photo Brandon Bell / Getty Images via AFP)

Questionné à plusieurs reprises sur les risques inflationnistes résultant de sa politique de droits de douane, Donald Trump a récemment estimé que les jeunes filles n’avaient pas besoin de trente poupées mais simplement de deux ou trois … et de quatre ou cinq crayons de couleur au lieu de plusieurs centaines, admettant de facto que les prix augmenteraient.

Un appel soudain à la frugalité qui peut faire sourire, venant d’un héritier né avec une cuillère d’argent dans la bouche, promoteur du consumérisme le plus exacerbé, qui n’a jamais caché son goût pour tout ce qui brille. Plus préoccupant, il montre surtout l’imposture intellectuelle et politique incarnée par le trumpisme, et illustre une nouvelle fois la déconnexion radicale avec la réalité des Américains des classes populaires et moyennes inférieures. Celles qui forment précisément le cœur de son électorat, et qui seront les plus affectées par cette inflation. Difficile de ne pas voir dans cette déclaration un écho à la parole prêtée à Marie-Antoinette, appelant le bas peuple à manger de la brioche si le pain était trop cher…

Le mépris social manifesté par Trump à l’occasion de l’épisode des poupées rappelle son “l love the poorly educated” (« J’aime les gens peu éduqués »), laissant entendre qu’il était plus simple de les duper avec ses promesses de marchand de sable.

Croire que les petites filles chez ces Américains possèdent trente poupées relève d’une méconnaissance crasse de la réalité vécue par ces familles. Penser que le problème de ces foyers serait la surconsommation et non pas le fait de pouvoir vivre dignement relève de l’insulte.

Cet écart inquiétant entre perception et réalité concerne également la sphère sociétale, avec un slogan MAGA qui porte en lui-même le germe du projet trumpiste, le deuxième A étant la lettre la plus importante. « Again » marque la nostalgie d’un âge d’or où les hommes allaient à la mine et construisaient des voitures sans les contraintes de l’écologie woke, où les femmes restaient à la maison et regardaient leurs filles jouer avec des poupées Made in America…

Que Trump puisse déclarer ceci en dit long sur le tour de bonneteau réussi par l’intéressé, comme par d’autres démagogues recourant aux mêmes méthodes vis-à-vis les classes populaires, comme Netanyahu en Israël ou Modi en Inde, avec la quête permanente de boucs émissaires pour justifier leurs difficultés, prônant le retour à un âge d’or fantasmé, et surtout l’absence de véritables solutions concrètes pour améliorer la vie des gens.

Cette escroquerie intellectuelle permet à Trump, qui a constaté habilement le déclassement des classes populaires et moyennes américaines, lessivées par la mondialisation, de ne jamais évoquer et encore moins résoudre les problèmes qui les concernent en premier lieu, tels que l’accès au logement, à la santé ou à l’éducation supérieure. Autant de thèmes fondamentaux que Trump préfère discréditer en s’attaquant à la science et aux universités plutôt que de favoriser leur accès pour tous, qui serait justement le meilleur moyen de défendre ces classes populaires.

Dans un pays sans filet de sécurité sociale, l’absence d’amortisseurs a coûté très cher à des salariés souvent obligés de jongler entre deux emplois pour payer les frais de santé, voire trois s’ils souhaitaient envoyer leurs enfants à l’université, devenue inabordable au fil des dernières décennies.

La lutte nécessaire contre les injustices et les inégalités sociales ne passera pas par la construction d’usines de textile ou de hauts fourneaux aux États-Unis. Seuls des emplois moyennement et hautement qualifiés, complétés par des frais de santé abordables, et la possibilité donnée à ces familles d’envoyer leurs enfants à l’université, pourront redynamiser le rêve américain.

Pendant la dernière campagne présidentielle, Trump n’a eu de cesse de s’en prendre à l’inflation sous le mandat de Biden, promettant notamment une baisse des prix dès les premiers jours de sa prise de fonctions. Outre des efforts pour rendre plus abordable l’accès à la santé et l’éducation, l’approche de Joe Biden face au déclassement des classes populaires et moyennes était précisément de proposer une réindustrialisation dédiée aux secteurs d’avenir, comme dans les énergies renouvelables, avec une forte dose de protectionnisme reposant sur des incitations fiscales massives à s’implanter, jouant donc plus sur la carotte que sur le bâton, quand Trump manie le bâton avec des frais douaniers imposés sans logique ni stratégie industrielle.

Force est de constater que la paralysie des Démocrates, incapables de sortir de leur caricature imposée par les Républicains les dépeignant comme des woke bien-pensants, révèle un véritable échec. Leur programme économique est pourtant bien plus favorable aux aspirations des classes populaires et moyennes que celui des Républicains.

Entre la frénésie d’annonces de Trump, le morcellement du paysage médiatique grignoté par les réseaux sociaux et la polarisation extrême que rencontre la société américaine, il est certes difficile d’y parvenir et de convaincre ces électeurs. C’est pourtant le défi que le Parti démocrate se devra de relever avec succès s’il veut redevenir un grand parti populaire.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis