Moldavie : niet à Moscou
Jusqu’au bout de la nuit, le parti de la présidente Maia Sandu est resté discret : il ne fallait pas crier victoire trop vite. À la fin, la majorité absolue des 101 députés était atteinte avec soulagement. La Moldavie tient bon et résiste aux ingérences du Kremlin.
La présidente Maia Sandu a donc les mains libres pour continuer les démarches en vue de l’adhésion son pays à l’UE à l’horizon 2030. Après une campagne sous haute tension, le scénario catastrophe n’a pas eu lieu. La plupart des sondages prédisaient un résultat serré. Au final, le Parti action et solidarité (PAS), la formation de Maia Sandu, recueille 50,03% des voix, contre 24,26% pour le « Bloc des patriotes », la coalition prorusse qui l’affrontait.
Dans ce rassemblement hétéroclite, on trouve quelques héritiers de l’ancien régime soviétique au pouvoir jusqu’à l’indépendance en 1991, des communistes, des socialistes, et quelques nouveaux oligarques. Elle est conduite par l’ancien président du pays de 2016 à 2020, Igor Dodon, un profil que l’on évoque souvent dans les rues de Chisinau, la capitale, comme étant « l’homme de Vladimir Poutine ». Pas la moindre exagération dans cette formule puisque le « Bloc patriotique » a vu le jour à l’été dernier, tout juste au retour d’un voyage à Moscou de ses dirigeants.
Même si le parti présidentiel vire en tête dans ce dernier scrutin, sa position s’est effritée par rapport aux législatives de 2021, le PAS l’avait alors emporté avec 52,8% des voix. Au passage, ce recul du parti pro-européen est d’autant plus significatif que la diaspora – elle représente un million de voix, soit un tiers des Moldaves – s’est fortement mobilisée autour du vote pro-européen.
À l’approche du scrutin, les derniers sondages révélaient que 30% des Moldaves étaient encore indécis. Maia Sandu a sonné l’alerte. Elle a dénoncé sans détour les centaines de millions d’euros investi par le Kremlin pour alimenter une campagne de désinformation. Igor Botan, responsable du think tank moldave « Adept », note « que l’on n’a jamais vu un tel niveau d’ingérence dans une campagne électorale » depuis l’indépendance. Son équipe de chercheurs a mis à jour une véritable « géopolitique des algorithmes ». Sur le réseau social X, ils ont repéré huit récits dénués de tout fondement qui ont été vu par plus de 17 millions de Moldaves. Les comptes d’un tel lavage de cerveau sont vite faits avec pareil score dans un pays de 2,4 millions d’habitants où 40% des citoyens ne s’informent que sur les réseaux sociaux.
D’autres moyens ont aussi été mis en œuvre pour faire pencher la balance. Une semaine avant le vote, le patron de la police annonçait l’arrestation de 74 personnes capturées avec de l’argent liquide et des armes. Ce groupe de Moldaves venant de Serbie avait été formé pour diriger des manifestations violentes au lendemain du scrutin. Des journalistes d’investigation ont aussi infiltré une organisation chargée d’acheter des voix. Dimanche, jour du scrutin, on a noté qu’un grand nombre d’alertes à la bombe avait été signalé dans les ambassades moldaves afin de perturber le vote de la diaspora.
Réélue haut la main en 2021, la présidente moldave a vu son étoile pâlir en raison de l’inflation. Il y a presque un an jour pour jour, le « oui » l’avait emporté de justesse lors d’un référendum clé pour la candidature de Chisinau à l’Union. Pourtant l’UE a déjà versé plus deux milliards d’euros d’aide à la Moldavie. Emmanuel Macron, le polonais Donald Tusk, l’allemand Friedrich Merz, étaient venu à Chisinau en août pour l’ouverture de la campagne électorale.
Une fois ce résultat acquis, un scénario de crise à la géorgienne n’est pas exclu pour la Moldavie. L’opposition parle déjà de fraude et appelle ses partisans à se mobiliser. Elle a les moyens de faire du grabuge avec le soutien sans faille que lui apporte le Kremlin.
Sans surprise, celui qui a crié victoire le plus fort en saluant le succès de Maia Sandu est le président ukrainien Zelensky. La Moldavie est en effet victime de sa géographie. Elle est coincée entre la Roumanie et l’Ukraine. Chisinau est à 200 km d’Odessa.
Ce petit pays restera sur les radars du Kremlin. Poutine a d’autre moyen que l’achat des voix, la guerre des récits, les fake news. Il a aussi l’arme du gaz. L’hiver dernier il a coupé l’oléoduc qui distribue le combustible Russe en Moldavie et en Transnistrie.
Ainsi il faisait d’une pierre deux coups. Il déstabilisait Chisinau et reprenait la main sur les dirigeants, en principe prorusses de cette région séparatiste. Ces derniers avaient pris trop d’autonomie aux yeux du Kremlin. Depuis 1993, Moscou manipule les séparatistes qui ont pris le pouvoir le long du fleuve Dniestr. Quelques 1.500 soldats russes y sont déployés, ils surveillent la frontière ukrainienne. Avec des renforts massifs, la Russie pourrait ouvrir, à partir de la Moldavie, un nouveau front à l’ouest de l’Ukraine.



