Municipales : les narcos en campagne
L’assassinat qui vient de se produire à Marseille met en lumière l’influence croissante des trafiquants de drogue sur la vie locale, qui s’exercera de manière occulte sur le déroulement des prochaines élections dans les villes de France. Ce qui pose une question dérangeante : on lutte contre l’offre de produits stupéfiants. Mais quid de la demande ?
Un cran de plus… On a souvent mis en garde, dans cette lettre, contre le pouvoir croissant des narcos dans les villes françaises, gangrénées par un trafic de drogue qui ne cesse de s’étendre. Selon toutes probabilités, une nouvelle étape vient d’être franchie à Marseille. Amine Kessaci, figure locale de la lutte contre les trafiquants, militant écologiste et ancien candidat du Nouveau Front Populaire, était menacé en raison de son action associative – toute pacifique – dirigée contre l’emprise des narcos locaux. Comme il bénéficiait d’une protection, les assassins ont sans doute jugé plus commode de s’attaquer à son jeune frère Mehdi, étranger à toute activité militante, mais qui n’était pas protégé. En plein jour, devant les locaux du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, deux hommes à moto l’ont exécuté de plusieurs balles de 9mm dont les douilles ont été retrouvées sur place.
Certes, les assassins sont en fuite et on ne sait exactement d’où vient le coup. Mais pour les connaisseurs de la scène marseillaise, l’explication du crime ne fait pas de doute : faute de pouvoir facilement atteindre son frère aîné, qui les importune par son engagement, les tueurs se sont rabattus sur le jeune Mehdi, froidement assassiné pour intimider son frère. Un nouveau palier est donc franchi dans cette guerre de la drogue : comme il est courant en Amérique Latine, les trafiquants s’en sont pris à un proche de leur cible dans le but de lui faire peur et d’agir par ce truchement sur la vie politique et associative de la ville.
Pour avoir une idée de l’extension du phénomène, on lira avec profit l’enquête du Figaro consacrée à l’influence des trafiquants sur les municipalités des nombreuses villes ou ils sévissent. Services rendus ou exigés, renseignements extorqués, corruption d’élus ou de fonctionnaires mêlée de menaces diverses, accords tacites sur le contrôle de tel ou tel quartier, de tel ou tel point de deal : dans plusieurs endroits, les trafiquants deviennent peu à peu des acteurs discrets mais redoutables de la politique municipale, tenant la police à distance, menaçant les élus, interdisant les contrôles, organisant parfois des distributions caritatives pour asseoir leur implantation, influant sur la pose ou le retrait des caméras de surveillance déployées pour aider au travail des enquêteurs.
Le gouvernement n’est pas inerte. Il a fait voter récemment une législation nouvelle, largement inspirée des mesures prises en Italie pour contenir le pouvoir des mafias. Mais les résultats de cette politique ne peuvent survenir instantanément. En attendant, le trafic se développe et l’emprise des narcos se resserre. C’est là qu’il faut poser une question qu’on n’ose guère abordée mais qui est pourtant centrale. Cette « politique de l’offre » consistant à s’attaquer aux réseaux par l’action policière est nécessaire. Mais elle a quelque chose de décourageant : le nombre des consommateurs tendant à augmenter, le chiffre d’affaires des bandes organisées continue de croître. Forts de cette puissance financière, les narcos amassent des fortunes et sont capables de payer sans limite les tueurs chargés de leurs basses œuvres : assassinats, tortures, exécutions, pressions physiques sur les fonctionnaires et les élus
S’il y a une offre, dira Monsieur de la Palisse économiste, c’est qu’il y a une demande. Dès lors, peut-on continuer à considérer avec une complice indulgence ceux qui contribuent directement, par leurs achats soi-disant festifs, à la prospérité des assassins et des tortionnaires. Au sein des classes dirigeantes notamment – par exemple dans les milieux de la finance, de la publicité, du spectacle ou des médias – la tolérance amusée envers la consommation de cannabis ou de cocaïne est-elle encore de mise ?
Au moment où les militants se préoccupent à juste titre de la « traçabilité » des produits de consommation courante, s’inquiétant des conditions sociales ou sanitaires dans lesquelles ils sont fabriqués, peut-on encore fermer les yeux sur l’origine des distrayantes lignes de coke et des sympathiques pétards, acheminés vers le consommateur par des réseaux qui pratiquent en permanence la corruption, l’assassinat et la torture ? Tant que cette question ne sera pas posée, il y a fort à craindre qu’on se décharge sur les juges et les policiers en leur demandant de vider un océan avec une petite cuillère. Ce sera, dans de nombreuses villes, l’un des enjeux non-dits des prochaines élections municipales.



