Musk la baudruche

par Laurent Joffrin |  publié le 30/05/2025

Entamée à son de trompe et d’arrogance, l’expérience menée par le milliardaire à la tête d’une task-force destinée à décupler l’efficacité de l’action publique se solde par un fiasco ridicule, qui obère les futures et nécessaires réformes de l’État.

Laurent Joffrin - Photo JOEL SAGET / AFP

Musk quitte son poste de « cost-killer » en chef de l’Amérique après trois mois de mauvais offices. Il se dit rappelé par ses affaires, mécontent des contrôles que la loi lui imposerait s’il restait, en butte à des résistances inattendues, partiellement déçu par Trump, etc. En fait sa mission se solde par un échec lamentable, quels que soient les artifices que la dictature trumpienne ne manquera pas de déployer pour masquer le fiasco.

Le patron de Tesla n’a pas réalisé le dixième des économies qu’il annonçait, ce qu’un programme classique d’économies aurait réussi sans tout le tintouin MAGA. Il a insulté les fonctionnaires américains, répandu la consternation dans la hiérarchie de l’État et jeté dans l’action publique un désordre indescriptible. Il a confié le sort de l’administration américaine à des gamins sans expérience, presque tous âgés de moins de 22 ans, une sorte de « Musk Jugend » fanatique et coupée du réel, qui ont cru pouvoir gérer un État deux fois centenaire comme une start-up californienne.

Il a émaillé son mandat de gestes et de déclarations foutraques et fascisantes, imitant le salut nazi, faisant la leçon aux gouvernements élus d’Europe, décrétant que seule l’AfD, le parti d’extrême-droite allemand, serait capable de sauver l’Allemagne. Il a changé d’avis comme de chemise sur les questions internationales, multipliant les propos confus et contradictoires sur un domaine qu’il ne connaît en rien, une fois favorable à l’Ukraine, une autre à la Russie, soutenant la Chine et Taïwan à la fois, désavouant le programme protectionniste de Trump quand il s’est aperçu, sur le tard, qu’il menaçait ses propres intérêts d’industriel. Ce qui tend à prouver qu’on peut réussir dans le business technologique tout en se comportant en parfait crétin en politique.

Musk a compris, disent certains commentateurs plus aimables, qu’une vaste administration publique ne se gère pas comme une multinationale. Bien vu l’aveugle ! Les entreprises sont d’abord au service de leurs actionnaires, qui recherche leurs intérêts personnels. Les administrations publiques sont au service des citoyens : elles doivent être efficaces et non rentables, ce qui n’est pas du tout la même chose. Notoirement inculte, doté de la sensibilité d’un ado attardé, fantasque et brutal, Musk était la dernière personne à qui confier ce job. Il est précurseur en matière de fusées ou de moteurs électriques. Il a une vision prophétique de la technologie qui suscite débat et passion. Mais comme chef d’administration, il est nul.

Non que les administrations, souvent rigidifiées par des règles excessives, souvent alourdies par la bureaucratie, soient exemptes de critiques. Tout gouvernement est comptable de l’argent des contribuables et doit veiller à ce qu’il soit employé avec sérieux et diligence. Mais tel est l’effet pervers et désastreux de l’expérience Musk : le prochain gouvernement qui parlera d’accroître l’efficacité gouvernementale, alors que l’objectif est parfaitement légitime, se verra immanquablement retourné l’argument qui tue : « Vous voulez donc faire comme Elon Musk ». En se prenant royalement les pieds dans le tapis de sa propre arrogance, l’homme de Tesla et de X a fait reculer la cause qu’il se proposait de défendre.

Laurent Joffrin