Nationalisation : pourquoi pas ?

par Laurent Joffrin |  publié le 28/11/2025

Par un vote unanime, la gauche vient d’imposer à l’Assemblée une loi qui prévoit la nationalisation du géant de l’acier Arcelor Mittal. La droite, les libéraux, le gouvernement se déchirent la chemise… Ils n’ont pas forcément raison.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Les mauvaises manières du groupe Arcelor Mittal – plan social dur et non décarbonation de la production – ont conduit l’Assemblée, sur une proposition des Insoumis, à voter la nationalisation de la partie française de l’entreprise. Aussitôt, la droite et le centre ont poussé les hauts cris, jugeant la solution trop onéreuse et l’État incapable de gérer une entreprise industrielle. En fait, l’affaire est plus complexe que ne le suggèrent les réflexes pavloviens des libéraux.

La nationalisation n’est pas une idée incongrue qui tomberait du ciel idéologique de la gauche. Colbert, peu socialiste à vrai dire, l’avait pratiquée pour renforcer l’économie du royaume ; Napoléon avait étatisé certaines productions pour soutenir les bases matérielles de l’Empire, tout comme son neveu Louis-Napoléon ; en 1945, le général De Gaulle avait transformé plusieurs conglomérats privés en entreprises publiques ; en 1982, François Mitterrand avait nationalisé les principaux groupes bancaires et industriels du pays. Nicolas Sarkozy lui-même avait impliqué l’État dans le capital des chantiers navals STX pour assurer la pérennité de l’entreprise de Saint-Nazaire.

L’État, contrairement à l’idée reçue, n’est pas toujours maladroit ou impotent. Les entreprises nationalisées en 1982 ont été revendues plus tard sous la houlette d’Édouard Balladur, certaines à perte, mais d’autres avec une conséquente plus-value. Dans les économies de marché, les entreprises d’État continuent souvent d’être gérées avec agilité par des dirigeants compétents nommés à cet effet, en s’adaptant aux demandes de leurs clients dans un univers concurrentiel, et non selon les principes bureaucratiques qui président à l’évolution des économies de type soviétique.

Si bien que l’éventuelle nationalisation d’Arcelor Mittal, votée par toute la gauche, n’est pas un projet absurde en soi. Tout est question d’exécution et de circonstances. Son coût est important – quelque trois milliards d’euros – difficiles à dégager en période de disette budgétaire. Une fois l’opération réalisée (ce qui est peu probable contre tenu des rapports de force parlementaires), une nouvelle direction serait confrontée aux mêmes défis que l’actuelle : une concurrence chinoise agressive qui tire les prix vers le bas ; l’impératif de décarbonation, qui suppose des investissements importants. Le risque est connu d’avance : un déficit permanent qui oblige l’État à boucher sans cesse les trous avec de l’argent public. Bien sûr, LFI qui confond le budget de l’État avec la corne d’abondance, ne s’arrête pas à ces détails. Mais tout gouvernement entraîné dans cet engrenage devrait rendre des comptes au Parlement et à l’opinion.

Tout n’est pas joué d’avance, néanmoins : l’Europe, alertée par plusieurs gouvernements, a décidé d’appliquer en 2026 des mesures de protection en faveur de l’acier continental (des droits douane de 50%, notamment). L’entreprise peut-elle s’en sortir dans ces nouvelles conditions ? Bien malin qui peut le dire. La droite dira qu’on ne peut pas courir ce genre de risque avec l’argent des contribuables. Mais d’autres considérations entrent en jeu : doit-on infliger aux ouvriers d’Arcelor une nouvelle épreuve, qui attisera un peu plus la colère populaire contre une mondialisation impitoyable ? Faut-il vraiment tenir la puissance publique à l’écart d’un enjeu stratégique majeur, sachant que la production d’acier est aussi une composante importante de la souveraineté nationale ? Les réponses sont incertaines, on s’en doute. Mais l’enjeu de la désindustrialisation est trop important pour qu’on se contente d’y appliquer des recettes dogmatiques.

Laurent Joffrin