Netanyahou veut enterrer l’État palestinien

par Pierre Benoit |  publié le 28/08/2025

Le premier ministre n’agit pas seulement sous l’influence de l’extrême-droite. En continuant la guerre, il poursuit l’objectif d’une vie.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu prononce un discours dans un hôtel de Jérusalem le 13 août 2025. (Photo de Toshiyuki Fukushima / The Yomiuri Shimbun via AFP)

Le 7 octobre 2025 est devenu un objectif à part entière pour Netanyahou. C’est en effet à cette date anniversaire de l’attaque terroriste du Hamas que doit s’achever l’occupation complète de l’enclave palestinienne avec pour dernière étape la « conquête » de Gaza-ville. A noter que dans le lexique imposé par Netanyahou, on ne dit jamais « occupation », on ne parle que de « la prise de contrôle » de l’enclave gazaouie évacuée par Ariel Sharon en 2005.

La décision de déployer l’armée sur l’ensemble de la bande de Gaza a été prise par le cabinet de sécurité israélien le 8 août. Dix-sept jours plus tard, l’hôpital de Nasser de Gaza était bombardé : 20 morts, dont plusieurs soignants et cinq journalistes. « Un tragique accident », a sobrement déclaré premier ministre. Personne n’y croit, bien sûr, puisque l’armée a frappé par deux fois : un premier coup sur la cible, quelques instants plus tard, un second missile touchait les sauveteurs et les reporters arrivés sur place. Les spécialistes du combat en milieu urbain retrouvent là le mode opératoire des troupes russes en Ukraine.

Pour Netanyahou, l’arbitrage en faveur l’occupation complète de l’enclave palestinienne n’a pas été facile : le lieutenant-général Eyal Zamir, chef d’état-major, était opposé à cette stratégie. Fin juillet, il avait l’appui de la haute hiérarchie qui considère que la poursuite de l’offensive n’a plus aucun objectif militaire. L’armée faisait valoir deux arguments : Gaza-ville concentre un million de palestiniens si l’on compte les réfugiés. Prendre le contrôle d’une telle densité de population dans une ville qui n’est plus qu’un champ de ruines où opèrent encore quelques commandos du Hamas est d’une grande complexité. Second élément : il faut cinq divisions d’infanterie mécanisées pour mener à bien une telle opération, ce qui implique l’engagement à terme de quelques 120.000 réservistes.

Si les tiraillements entre la direction politique du pays et l’armée alimentent la chronique comme jamais en Israël, c’est que la lassitude est bien là après 23 mois de combat incessant à Gaza. Les pétitions, le refus de certains appelés de se rendre à Gaza, les lettres ouvertes d’anciens responsables de la sécurité du pays illustrent ce malaise. Le 24 août ils étaient encore des milliers à Tel Aviv pour manifester leur soutien aux familles des otages. L’armée subit de plein fouet cette fracture du pays sur la poursuite de la guerre. D’autant que les familles des derniers otages toujours aux mains du Hamas – 22 d’entre eux seraient encore vivants – estiment que l’opération en cours équivaut à leur abandon définitif. Dans les sondages récents, 70% des Israéliens souhaitent la fin du conflit pour permettre la libération des derniers captifs.

On a beaucoup dit que le ministre de la sécurité Itamar Ben Gvir, et le ministre des Finances Bezalel Smotrich, ont imposé leurs vues pour arracher à Netanyahou l’occupation militaire de l’enclave palestinienne. Ces deux représentants de l’extrême-droite suprémaciste sont en effet indispensables pour que le premier ministre conserve une majorité à la Knesset. Au passage, on oublie le rôle clef de l’actuel ministre de la défense Israël Katz, lui aussi en faveur d’une reconquête territoriale, ou même celui du ministre de la culture Miki Zohar.

En fait Netanyahou n’est pas seul, le présenter comme l’otage de l’extrême droite nationaliste est trop simple. « Le plan de reconquête de Gaza s’inscrit dans le soubassement idéologique de Netanyahou, note la politiste Amélie Férey. C’est quelqu’un qui a toujours été contre un État palestinien, qui a manifesté contre les accords d’Oslo, contre Yitzhak Rabin » (*).

Depuis la mise en place de sa coalition en 2022, le premier ministre israélien bénéficie du soutien d’un bloc solide qui partage son projet assumé du « grand Israël ». L’étape en cours sous nos yeux est à terme l’expulsion des palestiniens de Gaza. Le second volet a pour cadre la Cisjordanie avec le projet baptisé « E-1 ».

Derrière ce nom de code, se cache un chantier de construction de 3000 logements à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie occupée. Si cette nouvelle colonie voit le jour, elle coupera la Cisjordanie en deux, rendant impossible toute continuité territoriale entre Jérusalem-est et le reste de ce territoire occupé depuis la guerre des Six-Jours. En présentant ce projet le 14 août, le ministre des finances Bezalel Smotrich est allé droit au but en justifiant cette décision comme « le dernier clou dans le cercueil de l’idée d’un état palestinien ». Ce projet traînait dans les cartons depuis des années, les administrations américaines précédentes ne voulaient pas en entendre parler. Mike Huckabee, l’ambassadeur américain en Israël qui est aussi le premier évangéliste à occuper la fonction, a su convaincre Trump qu’il fallait appuyer cette perspective.

À Gaza comme en Cisjordanie, Netanyahou ne s’est pas lancé dans une guerre sans fin uniquement pour sauver sa peau de premier ministre. Il engage son pays dans une course de vitesse pour créer l’irréparable à l’encontre des Palestiniens : un mitage des territoires occupés pour compromettre la possibilité même qu’un État puisse les gouverner.

Cette fuite en avant a pris un tour diplomatique avec le courrier agressif que Netanyahou vient d’adresser à Macron où il l’accuse de nourrir l’antisémitisme par ses critiques contre Israël. Isolé sur la scène internationale, le premier ministre israélien craint manifestement que la France parvienne à entraîner d’autres pays européens vers une reconnaissance de la Palestine. Une conférence pour « une solution à deux États » s’ouvrira à l’Onu le 22 septembre sous l’égide de la France et de l’Arabie Saoudite. Elle ne brisera pas comme par magie la logique des faits accomplis sur le terrain. Mais elle conforte cette idée du siècle dernier menacée comme jamais: le droit des peuples à l’autodétermination.

(*) France Culture, le 27 août.

Pierre Benoit