Netflix-Warner Bros : fusion sous hautes influences

par Sébastien Lévi |  publié le 13/12/2025

Le scénario d’un rachat de Warner par Netflix dépasse de très loin le monde de l’« entertainment ». Il concerne directement la liberté de la presse, qui ploie tous les jours un peu plus sous les assauts de Trump.

Double exposition des logos Netflix et Warner Bros. (Photo Vincent Feuray / Hans Lucas via AFP)

En moins de quinze ans, Netflix, le leader du streaming, s’est imposé comme un acteur clé du divertissement mondial. Son rachat de Warner Bros consacrerait une assise déjà importante et augmenterait son pouvoir d’influence, notamment sur les salles de cinéma dont il met en péril le modèle économique, déjà fortement ébranlé depuis le COVID.

Ce rachat pose de très sérieuses questions de concurrence, dont Trump lui-même veut s’emparer, assurant son intention de se « pencher sur la question ». Cette déclaration n’a rien à voir avec un quelconque souci du spectateur, d’Hollywood ou des salles obscures. Comme souvent avec Trump, c’est son intérêt personnel qui guide son action, sur le plan politique comme financier.

L’offre de Netflix est venue contrer celle de Paramount, qui souhaitait racheter non seulement les studios Warner Bros, mais mettre dans la corbeille de la mariée les autres activités du groupe Warner, notamment la chaine HBO et surtout CNN. Paramount vient déjà de mettre la main sur CBS avec des changements de ligne éditoriale déjà notables, et salués par Trump. Plus troublant encore : il y a derrière cette offre non seulement Paramount, aux mains du milliardaire proche de Trump Larry Ellison, mais aussi l’Arabie Saoudite, le Qatar et le propre gendre de Trump, Jared Kushner. Quand Trump dit son souhait de se « pencher sur la question » (sachant qu’une autorité fédérale « indépendante » qui doit avaliser le rachat), comment croire une seule seconde que l’intérêt du pays et des citoyens américains seront pris en compte ?

Cette affaire résume de manière presque caricaturale l’ADN du trumpisme : un mélange des genres entre public et privé sur fond d’affairisme, une diplomatie mercantile, une dose de népotisme, et une volonté de mettre à bas la liberté de la presse, le tout à visage découvert.
Cette corruption est tellement prégnante qu’elle pourrait conduire Netflix à offrir des garanties à Trump en échange de son soutien, comme dénoncer le deal scellé avec Obama ou produire un documentaire à la gloire de Trump, sur le modèle d’Amazon finançant un documentaire sur Melania Trump.

Si Trump parvient à torpiller le deal avec Netflix au profit de Paramount, il aura enrichi sa famille, renforcé son pouvoir et mis au pas CNN. Il aura aussi poursuivi son travail d’érosion des médias indépendants, avec CNN suivant CBS et le Washington Post, propriété d’un Jeff Bezos qui lui est soumis. Il enverra aussi un message très clair aux rares médias nationaux encore indépendants, comme ABC, NBC ou le New York Times, dont une certaine mansuétude envers Trump permettrait de préserver cette indépendance …

Cette mise au pas des médias lui permettra de faire perdurer l’affairisme sans scrupule de son gouvernement, et la mise en coupe réglée du pays et de ses richesses par ses proches, des pays amis ou des membres de sa famille.

Beaucoup ont glosé sur le tropisme pro-russe de Trump, attribué à des documents compromettants détenus par le Kremlin. Plus sûrement, cette proximité s’explique par une fascination pour un pouvoir corrompu, favorable aux oligarques et ne souffrant d’aucune contestation interne. L’élève Trump copie admirablement le maître Poutine dans une Amérique incapable de saisir ce qui lui arrive, malgré les mises en garde de Garry Kasparov, qui regarde avec effroi son pays d’accueil emprunter un chemin sans retour qu’il ne connaît que trop bien.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis